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L'expérience de la solitude et la découverte du livre

16/04/2006 - Lu 7943 fois
Forum Le petit qui lit : Journée professionnelle du 31 Mars 2006 à Muret.
Regards croisés sur la découverte de l'album et le développement de l'enfant
Conférence animée par :
  • M.O NEMOZ-RIGAUD, psychologue clinicienne, travaille au Conseil Général des Pyrénées Atlantiques pour sensibiliser les tout-petits à l’Eveil Culturel et Artistique. Auteur de l'ouvrage Des artistes et des bébés - Ed. Erès.
  • N. VIALARD, animatrice petite enfance, formatrice et conceptrice de tapis de lecture.

Chaque intervention de la psychologue va être illustrée par une lecture à voix haute d’un album pour enfant, afin de donner tout leur sens aux propos théoriques et de découvrir des albums de qualité.

L’expérience de la solitude et la découverte du livre

M.O NEMOZ-RIGAUD, souhaite d’emblée faire un lien entre le livre et la solitude, entre la question de la plénitude et celle du manque, entre la question de la vie et celle de la littérature.
Elle nous lit un passage du livre « Une petite robe de fête », de C. BOBIN.
Voici ce que j’en ai retenu : « On est séparé de rien, par rien ». « Celui qui est sans lecture manque du manque. Celui qui est sans argent manque de tout ».
Dans ce texte, tout est dit du lien entre le livre et le psychisme. La solitude est créative et féconde. La lecture nous met en lien entre le dedans et le dehors, nous tourne vers nous-mêmes et nous ouvre vers le monde.
Selon WINNICOTT, la mère créé l’illusion de toute-puissance magique de son enfant. Cette illusion est nécessaire mais éphémère pour qu’il s’ouvre au monde. C’est justement l’impuissance de la mère qui va permettre à l’enfant de se détourner d’elle.
« Le but de la lecture, c’est de mettre en scène une construction du sens ».

Bouche cousue – Didier Jeunesse
Randonnée sur « les histoires qui ont fait naître des rêves dans la tête des enfants », sur le sens du langage, de la vie, de ce que l’on transmet.

L’espace psychique

Les temps de blanc, de questionnement font le lit de l’espace psychique de l’enfant. « C’est un espace privé, guide de la continuité d’exister. Lieu des pensées fugaces, espace de circulation de la pensée, espace toujours en activité ». La pause est nécessaire pour créer la vie du jour suivant.
Il est important de prendre le temps de rêver, en opposition à l’agitation permanente. Laisser les enfants ne rien faire, c’est leur accorder le temps de nourrir leur imaginaire, fondamentale pour la construction de sa pensée scientifique.

Ainsi se fabrique la capacité à être seul sans angoisse :
  • en intériorisant la mère, pour se passer de la mère réelle en continu.
  • en étant seul en présence de sa mère (décentration de la mère par rapport à son enfant, accompagnement professionnel dans les Lieux d’Accueil Parents-Enfants)

Car se séparer c’est d’abord être ensemble à côté.
De la qualité du lien va dépendre la qualité à être seul et celle de l’espace psychique.
Parallèlement à cette construction de l’espace psychique et la construction du langage, s’installe aussi le langage du récit et une nouvelle temporalité.
Le récit n’est pas seulement le texte, mais aussi une intention, celle du sens.
Avec le livre, on est dans le symbole, car on est dans la représentation de l’objet. Faire lecture, c’est associer, anticiper, aller vers, faire sens.
L’espace psychique est un lieu de repos, de regards sur soi, indispensable pour que l’être humain soit en continuité avec sa vie.
Si on remplit tous les blancs de paroles, alors ce trop d’anticipation bouche l’émergence du désir et ne permet pas la séparation. Il peut alors se créer une phobie du monde intérieur et une phobie à se retrouver seul avec soi.
Pour accompagner cette construction, l’enfant a besoin de constance, de repères, comme les repères que l’on retrouve dans les livres. Seuls les enfants savent ce qu’ils vont chercher dans les livres. Nous adultes faisons des propositions pour ça. L’intervenante précise d’ailleurs que les livres ne parlent que d’amour et de mort.
Un bon livre pour enfant est un livre qui parle à l’enfant qui est en nous.

Tout un monde – K. COUPRIE et A. LOUCHARD – Ed. Thierry Magnier  (imagier)
A travers les images, on découvre un récit, au passage d’une page à une autre. C’est une association (telle trois p’tits chats, chapeau d’paille, paillasson…) qui fait sens, dans un sens (début-fin) comme dans l’autre (fin-début).

Le bateau de Mr Zouglouglou – Didier jeunesse.
Ici, l’importance de la mélodie et de la randonnée donne tout leur sens à la rythmique de l’histoire et à la chute : c’est le tout petit (une puce) qui fait tout déborder, et couler le bateau.

Notions d’objets et de phénomènes transitionnels pour introduire la culture

Winnicott précise que "l'acceptation de la réalité est une tâche toujours inachevée, qu'aucun être humain n'est affranchi de l'effort que suscite la mise en rapport de la réalité intérieure et de la réalité extérieure; enfin, que cette tension peut être relâchée grâce à l'existence d'une zone intermédiaire d'expérience qui n'est pas mise en question (les arts, la religion etc.)".
C’est l’écart irréductible entre la demande d’amour absolue et la trace nostalgique de la continuité et l’expérience de la réalité.
D’ailleurs M. DURAS corrobore ce discours : « aucun amour au monde ne peut tenir lieu de l’amour et il n’y a rien à faire ».

Mon doudou – Mango jeunesse
Album d’une grande qualité graphique qui traite de l’anticipation et du coucou/caché/trouvé, des sentiments et des émotions.

Pour que le bébé puisse affronter l’expérience de la réalité, il a besoin que cette aire intermédiare d’expériences se dessine, dont l’objet élu (le doudou) représente un fragile témoignage.
Cet espace potentiel va survivre à l’illusion et devenir l’espace du jeu et de la culture. Il existe quatre modes de représentation du manque : l’Amour, le Jeu (signe du renoncement), l’Art (morceau d’éternité) et les Croyances.
L’art, étant ce que nous partageons et se situe entre l’intime et le social.
M.O NEMOZ-RIGAUD fait un parallèle entre le statut de l’objet transitionnel, qui repose sur un paradoxe, tout comme les œuvres d’art. En effet, tous deux sont à la fois créés et trouvés car ils existent déjà. « Créer c’est du déjà là ».
La création littéraire vise à tenir à distance, à conjurer la réalité.
Ce qui est perçu comme culture ne peut se limiter à la diffusion culturelle. Car on ne peut s’approprier l’objet culturel que si on s’est créé un espace potentiel.
La notion de créativité primaire donne à l’individu que la vie vaut la peine d’être vécue. Créer c’est mettre en œuvre son imagination, le beau, le nouveau.

Vers 2 ans, les désirs de nommer et de raconter surgissent. Vers 10-12 mois, le pointage du doigt est une première représentation du sens, du langage, (car il sous-entend une reconnaissance de l’Autre et une reconnaissance du sens) et de la pensée.

Chapeau perdu – Ed. Thierry Magnier
Illustration du manque, du renoncement à l’illusion. Plusieurs niveaux de lecture font sens dans les illustrations, où tous les sens sont en émois.

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