Réflexion à partir de l'ouvrage : "L'art d'accomoder les bébés" par Geneviève Delaisi De Parseval et Suzanne Lallemand.Il est possible de qualifier d’aventure personnelle, de couple, la conception d’un enfant, son maternage et son éducation pendant ces premières années de vie. Mais réellement, nous sommes loin d’être seul. On trouve effectivement à nos côtés, les « Gourous de l’obstétrique, ministres et prêtresses de l’accouchement et de la puériculture et enfin sa Majesté le livre ». Ils s’insèrent dans cette aventure dès la déclaration de la grossesse à la sécurité sociale. La femme enceinte reçoit lors de sa première consultation à la maternité son premier livre de puériculture sous forme d’une brochure ainsi qu’une valise remplie d’échantillons publicitaires (couches, lingettes, etc.). Nous constatons à travers cette valise et la brochure qui est pleine de publicités que la future mère et son bébé sont des consommateurs en puissance. De plus, tout au long de la grossesse, les parents, et surtout la future mère, sont sollicités pour l’achat d’ouvrages de puériculture.
A la déclaration de l’enfant après sa naissance, les parents reçoivent deux nouvelles brochures de puériculture qui sont ouvertement commerciales mais tout de même écrites en grande partie par des médecins.
La réception par chaque femme enceinte de la brochure de la sécurité sociale qui représente la puériculture officielle du moment est, pour Geneviève Delaisi de Parseval et Suzanne Lallemand, un fait en soi inadmissible mais le contenu de ces livres l’est tout autant. Elles expliquent cette prise de position par le fait que cette littérature sur l’enfant et la mère se modifie et même se contredit au fil des ans. Ces livres, à cause de leurs revirements et de leur dogmatisme permanent, constituent, à leur sens, « plutôt des entraves que des aides aux mères et à l’enfance. »
La réponse ne se donne pas en termes d’âge car les âges réels n’ont pas de pertinence quand on constate qu’au niveau psychologique la part d’enfant qui est en tout adulte ne cesse jamais d’exister. L’enfant et l’adulte sont plus proches l’un de l’autre qu’ils ne le croient. Le plus gros problème de l’enfance serait peut-être qu’elle n’existe qu’en tant que vision de l’esprit de l’adulte. Dans ces conditions, il semble logique que l’enfance soit un domaine que nous mobilisons si facilement mais alors si elle n’existe que dans l’esprit de l’adulte quand nous parlons d’elle c’est plus ou moins de notre propre enfance à laquelle on se réfère.
Ici, les auteurs s’intéressent au fait que l’adulte se défend contre la part d’enfant qui est en lui.
La puériculture n’a rien de naturel car elle ne peut se comprendre que dans le cadre culturel dans lequel elle s’inscrit et pour ce qui concerne l’éducation, il faut l’évaluer en fonction des comportements collectifs (coutumes, croyances, jeux, rituels, mythes).Dans tous systèmes de maternage, la composante idéologique est centrale. Et la puériculture trouve sa nécessité dans le fait que toutes sociétés se composent d’individus qui passent de l’enfance à l’état de parents.L’éducation d’un enfant ramène à la surface chez le parent ses propres identifications et conflits avec ses parents ce qui peut engendrer des affects inconscients et conscients qui sont sources de fantasmes angoissants. Et en tant qu’institution sociale, la puériculture canalise ces fantasmes, leur donne une expression que l’on peut qualifier d’officielle et neutralise leur ambivalence. La puériculture et plus largement la culture possède en ce sens une dimension thérapeutique.
L’hypothèse avancée par Geneviève Delaisi de Parseval et Suzanne Lallemand est à la fois métapsychologique[1] et ethnologique. Elle consiste à envisager les pratiques éducatives données par la puériculture comme ayant une relation significative avec l’image de la société qui les propose.
A un autre niveau d’analyse, le sociologue voit le contenu de la puériculture comme l’expression d’un système de valeurs sociales qu’il faut inventorier (et non pas comme un ensemble de conseils ou d’impératifs objectifs, et proprement médicaux). La pseudo neutralité éducative ainsi que la pseudo universalité de ces ouvrages ne cachent que très mal la charge idéologique de leurs concepts qui sont propres à certains courants de la société.Les auteurs de cet ouvrage vont nous montrer que c’est moins un « savoir » qui s’y exprime, qu’un « vouloir ». Ce qui est en cause dans ces livres de puériculture, c’est l’insertion sociale d’un futur citoyen et de sa mère plus que la question de la santé ou du développement de l’enfant.
La philosophie de la puériculture française est clairement orientée vers la natalité. Elle a toujours été dans le sens des intérêts supérieurs de la nation. En 1954, il s’agissait de la question de la repopulation, tout comme après chaque guerre. Pour la puériculture actuelle son souci est le même mais elle est plus hypocrite sur le sujet et ce n’est plus pour faire la guerre qu’il faut procréer mais pour financer les retraites de la génération plus âgées. Elle est donc très critique par rapport à l’enfant unique et prône l’utilité des frères et sœurs dans le bon développement de l’enfant.
L’ethnologue, lui, dénonce le spectre de l’ethnocentrisme[2] qui se profile au sein de la puériculture française et met en avant le fossé qu’il existe entre les conseils préconisés par les auteurs et leur éphémère usage.
Ce sont les intermédiaires entre le discours et la société. Tout au long de leur écrit, Geneviève Delaisi de Parseval et Suzanne Lallemand, vont montrer l’importance de la part culturelle et personnelle des puériculteurs sur leurs écrits.
Au début du siècle, il existe deux types de puériculteurs: l’enseignante et le médecin.
L’enseignante souhaite former les jeunes filles aux futures taches de mères au foyer auxquelles elles devront faire face. Cet enseignement, qui est prescrit dans des ouvrages, se poursuivra pendant un demi-siècle et sera officialisé par l’éducation nationale qui prendra en charge les cours d’enseignement ménager contenant un programme de puériculture. L’auteur, essentiellement féminin, de ces ouvrages est aidé dans son travail par l’auteur de la préface qui est généralement un médecin (homme) qui se porte garant de la teneur scientifique du texte.
Pour ce qui est des médecins, ils sont quelques uns à écrire des ouvrages pour les femmes sur les différentes phases de la grossesse, de l’accouchement et donnent les premiers soins à fournir aux nourrissons. D’autres s’occupent d’établir l’inventaire des maladies du nourrissons et des remèdes qui sont à la portée du public auquel ils s’adressent (les femmes-mères) et vont jusqu’à expliquer les manières d’habiller, de baigner et de nourrir le jeune enfant.
Ces différentes approches montrent la mauvaise définition du statut de la puériculture et de son contenu à cette époque. Ce phénomène se retrouve sur de nombreuses périodes. Dans les années 50, les manuels scolaires ne sont plus les seuls à véhiculer des consignes de maternage et le descriptif des taches ménagères. Le Larousse ménager, le conseiller de la femme, le guide des jeunes ménages fournissent aussi des pistes de maternage. Et de leur côté, les médecins continuent à présenter les méthodes de manipulation du nourrisson et la longue liste des maladies infantiles. Mais généralement, et ce pendant plusieurs décennies, les médecins choisissent surtout de relire et cautionner des ouvrages écrits par des femmes.
Un changement a été observé à partir des années 50. La sécurité sociale s’est mise à faire appel au corps médical pour décrire, dans des brochures, les « préceptes recommandés à toute Française sur le point d’accoucher ». Et vers la fin des années 60, le livre de puériculture découle dorénavant d’un travail d’équipe à dominante médicale.
Pourtant les plus gros tirages reviennent à des livres de femmes qui s’autorisent à écrire en tant que mères expérimentées (Francisque Gay, Laurence Pernoud). Ce phénomène perdure jusqu’au début des années 70. Ensuite le marché est plus partagé et les rivaux sont nombreux face à une demande importante.
Mais de quoi traitent concrètement ces ouvrages dont les parents sont de fervents consommateurs ?
Le Dr Lelong (1966) défini la puériculture comme étant une branche spécialisée de la médecine qu’il nomme médecine préventive de l’enfance et précise que les sciences de base de la puériculture sont nombreuses (ex : génétique, diététique, physiologie et psychologie médicale, sociologie, etc.). De plus, la puériculture se compose de différentes catégories liées au processus de la naissance et aux premiers âges de la vie (jusqu’à 3 ans).
C’est aussi une science qui s’enseigne, qui vise à former les puéricultrices par exemple et qui fait l’objet d’une forte vulgarisation ainsi que d’une diffusion massive auprès des parents.
On peut relever 2 inconvénients à la puériculture :
La démarche des spécialistes de cette discipline apparaît donc comme mobile et mal limitée. Et si les auteurs ont une ambition qui semble totalisante, du côté des lecteurs la demande est complexe. Le questionnement des parents, dès qu’il sort du domaine clinique strict, ouvre une brèche aux discours idéologique de leur interlocuteur.
Malgré toute l’ambiguïté du domaine de la puériculture, elle comporte un noyau dur de connaissances scientifiques. Mais lorsqu’on isole ces éléments qui ont permis entre autre une forte diminution de la mortalité infantile, on constate beaucoup de changements, de retours en arrière, d’instructions rapidement considérées comme désuètes ou nuisible par ceux qui les émirent.
Mais, nous lecteurs, comment nous situer dans tout ça ? La vulgarisation concourre à rendre difficile le démêlage des informations, des revirements de positionnement car elle nous maintient dans l’incertitude concernant les motifs qui ont conduit à choisir un précepte plutôt qu’un autres. Geneviève Delaisi de Parseval et Suzanne Lallemand vont donc volontairement utiliser un ton provocateur et ironique pour souligner les revirements de positionnement.
Le style d’écriture des auteurs pour traiter de ce sujet permet un abordage facile et appréciable de ce qu'elles cherchent à montrer. Elles utilisent habilement l’ironie ce qui permet, à nous lecteurs, de mieux appréhender les décalages, les aberrations, les incohérences qui relève du domaine de la puériculture, de l’image véhiculée de la mère, du père et de l’enfant.
De plus, c’est un ouvrage qui se lit très facilement tout en étant très riche. Cette lecture amène à réfléchir sur la place, aujourd’hui, de la puériculture, sur l’état, la variété des règles qu’elle prône, sur la place de tous les personnages qui jouent un rôle externe ou interne dans l’éducation et le soin du jeune enfant.
A travers l’ouvrage de G. Delaisi de Perseval et S. Lallemend, nous nous se rendons compte que les manuels de puériculture reflètent l’idéologie de la société en fonction de l’époque dans laquelle ils s’inscrivent. Nous pouvons constater également que les livres, les brochures ne sont plus les seuls moyens de véhiculer les normes de puériculture. Les futurs parents peuvent trouver un éventail important de magazines sur cette question ainsi que de sites sur le net. Il existe également de nombreuses émissions qui traitent de ce sujet à la télévision comme à la radio.
Au fil du temps, à travers le discours des puériculteurs et des spécialistes de la petite enfance, la place et l’image de l’enfant évoluent ainsi que celles de la mère et du père. Les changements d’orientation, de représentations, de pratiques, sont permanents, récurrents, depuis que la puériculture existe et même avant son existence officielle.
Actuellement, on retrouve toujours des enjeux variés, voir opposés, au sein de la puériculture. Les conflits inhérents à ce domaine sont inévitables et représentatifs de la diversité des courants spécialisés de ce secteur au sein de notre société. On peut même dire que d’une certaine manière, ils sont le reflet de la diversité culturelle qui existe dans la population française.
La lecture de cet ouvrage nous amène à nous méfier des discours spécialisés, parfois dogmatisants. Ces propos doivent rester un support de réflexion pour chaque parent qui doit alors prendre la distance nécessaire à l'exercice d'un jugement personnel. On apprend, pour beaucoup, à être parent au contact de son enfant et il est important de se faire confiance.
Il y a certes des bases, des repères qui sont transmis par les puériculteurs, voir même transgénérationnellement, mais chaque parent apprend à connaître son enfant à son contact et sera, au fur et à mesure, plus apte à répondre à ses demandes et ses besoins.
Suite à ce qui vient d'être dit, il me semble que la question de l’instinct n’a pas réellement sa place dans les débats existants au sein de la puériculture. Pour ma part, il n’existe pas et est réservé au milieu animal. D’ailleurs, quand les auteurs de manuels parlent d’instinct, comme il en est question dans l'ouvrage ici en question, c’est en corrélant la femme à l’animal. Il semble plus juste de parler de prédisposition au maternage de la mère de par sa place dans la société, ses héritages et le fait que c’est elle qui porte l’enfant. Elle a alors un rapport plus fusionnel avec son bébé mais le père, à partir du moment où il trouve sa place dans la dyade mère-enfant, peut tout aussi bien être maternant, être à l’écoute de son enfant pour répondre à ses besoins aussi bien que la mère.
[1] La métapsychologie est le terme, créé par Freud, qui désigne l’équipement théorique de la psychanalyse.
[2] L’ethnocentrisme est la démarche qui consiste à juger de l’univers à partir de son nombril.