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Peut-on survivre à l'arrivée d'un enfant ?

17/12/2006 - Lu 3593 fois
Conférence du 09.12.2006 organisée par l'EPE de Toulouse.
Anne-Marie RAJON est notamment pédiatre et psychiatre.

Anne-Marie RAJON est aussi inscrite à l’institut de Psychanalyse, Maître de conférence des Universités, praticien des hôpitaux, CHU Maternité Paule de Viguier Toulouse.

A.M RAJON commence son intervention en explicitant que le titre de cette conférence est un exercice imposé par L’école des Parents et des Educateurs de Toulouse.
Elle y répond d’ailleurs en posant 3 questions :

  1. Comment survivre à l’idéalité, ou comment troquer son château en Espagne pour un pavillon de banlieue ?
  2. Comment survivre à l’ambivalence contenue dans son enfant ?
  3. Comment survivre à la séparation, ou comment ne pas être tout pour son enfant ?

La grossesse est une réelle mutation identitaire, tant pour le père que pour la mère. Les turbulences psychiques qui l’habitent sont similaires à celles de la crise d’adolescence.
Le processus de parentalité est une dynamique qui s’inscrit dans la durée, et qui ne va pas de soi.
D’ailleurs Serge LEBOVICI précise qu’ "on a ses parents dans sa tête jusqu’à sa propre mort".

Les progrès technologiques et sociétaux pèsent sur la place de l’enfant dans notre société actuelle. L’enfant devient alors une valeur refuge et s’il s’écarte de la « norme », cela est synonyme d’échec pour les parents.
La grossesse est soit sublimée soit dépréciée, ce qui nous amène à considérer l’idéalité.

1- Comment survivre à l’idéalité, ou comment troquer son château en Espagne pour un pavillon de banlieue ?

L’enfant est un projet par excellence car :

  • c’est une projection dans l’avenir (en lien avec l’immortalité que son existence nous confère)
  • c’est une projection dans l’Autre (en lien avec les signes de reconnaissances parents/enfant)

La définition du désir est ambivalente : à la fois, il s’agit d’une curiosité, d’une attente, et à la fois d’une envie, d’une exigence, ce pendant du désir étant très exacerbé dans notre société.

Ainsi, la question du désir d’enfant est beaucoup plus complexe que ce qu’on imagine consciemment et c’est ce qui est à l’origine du paradoxe de la parentalité :
L’enfant est à la fois, le même, l’identique à nous et à la fois l’Autre que soi, cet étranger familier qui ne ressemble à personne.
(le fantasme des échanges de bébés au sein des maternités est donc tout à fait légitime)

L’amour narcissique, est le lien fondamental, au cœur du désir d’enfant, qui permet :

  • de nous attacher à cet enfant et à nous reconnaître dans lui
  • au bébé de s’humaniser et de s’hominiser.

Cet investissement narcissique permet à l’enfant d’acquérir l’estime de soi et d’être propulsé dans la vie avec confiance. C’est en quelque sorte un passeport pour traverser la vie, qui permet de faire de l’enfant un fils de famille.

Le revers de la médaille de cet investissement narcissique, c’est qu’il fragilise l’enfant, dès qu’il ne répond pas aux attentes de ses parents, d’autant plus qu’il est à la hauteur de notre propre estime narcissique.
L’idée est donc d’habiter le projet de son enfant pour faire le deuil de l’enfant idéal.

Seulement, quand une malformation anténatale est diagnostiquée, le rejet des parents pour cet enfant réel, peut conduire à la mort de celui-ci.

Désirer un enfant, est donc toujours infiltré d’ambivalence.

2- Comment survivre à l’ambivalence contenue dans son enfant ?

Avoir un enfant est un bouleversement irréversible dans la vie d’un homme et d’une femme ; plus rien ne sera jamais pareil.

Le propre de l’ambivalence est d’en sortir (sinon, il s’agit de pathologie), en prenant des décisions.
Le stress vécu pendant la grossesse (examens, modification vie de couple, alimentation, travail…) induit aussi un sentiment d’ambivalence.
Cette ambivalence flambe dès que la grossesse est entravée (hospitalisation, prématurité, malformation…) et un choix doit s’opérer : interrompre ou non la grossesse pour stopper l’ambivalence.

Freud, dans les années 30, parlait déjà de l’existence du sentiment de haine pour le fœtus. La haine, en tant que relation à l’autre est plus ancienne que l’amour.
Ressentir de la haine pour son enfant est un scandale pour l’esprit, car la haine exclue l’Autre et reconnaître l’existence de ce sentiment, c’est une atteinte à l’idéalité. Les parents parlent eux de culpabilité ressentie (sentiment lui honorable qui déculpabilise d’éprouver de l’aversion pour son enfant), d’ailleurs surtout exprimée par la mère.
Soit les hommes expriment autre chose, soit ils l’expriment différemment.

S’effondrer à la suite d’une annonce de malformation (par exemple) est légitime et proposer d’emblée une aide psychologique n’est pas judicieux. Il fait aussi faire confiance au temps et de prendre conscience qu’il est important de contenir de la place qu’on occupe et de ne pas les occuper toutes.

A la naissance de l’enfant, l’ambivalence se manifeste sous un autre masque : la surprotection, le surinvestissement, qui sont à la mesure de la culpabilité éprouvée avant.
« Pour être un bon parent, il faut accepter d’être un mauvais parent ». Serge Lebovici.
Or, les mauvaises pensées terrorisent les mères qui sont toutes puissantes, avec des bébés qui ne protestent pas (dérives : maltraitances, néonaticides)

Winnicott, au cours d’émissions radiophoniques, a mis en lumière que les mères pouvaient éprouver autre chose que de l’amour pour leur enfant.
Il a même dressé une liste qui fait état de tout ce qui fait qu’une mère puisse haïr son enfant. (ouvrage). Et nombreux parents présents dans la salle, quand bien même professionnels, se sont reconnus dans ces observations, ces situations décrites et  en ont ri, aux larmes. 

3 – Comment survivre à la séparation, ou comment ne pas être tout pour son enfant ?

Définition de la séparation : autonomie, individuation
La grossesse est l’expérience du lien la plus intime et durable qui existe. Le bébé est une partie de soi.
L’investissement narcissique va alors entraver le processus de séparation. Accompagner son enfant dans sa croissance demande alors un formidable travail psychique, au vu des remaniements à effectuer tout au long de sa vie.
Et les mères sont en conflits de loyauté avec leur propre mère car la mère cesse alors d’être le personnage important, la fille, devenue mère, ayant un nouveau personnage plus important dans sa vie.
Alors, comment rester fille de ma mère tout en devenant mère de ma fille ?

L’accouchement est parfois vécu comme un arrachement, même si Winnicott précise que « le bébé n’est que le locataire de la mère ».
Quitter ensuite la maternité, c’est redescendre de sa bulle, reprendre une vie sociale, le travail, renouer avec sa vie de couple et faire face aux revendications du bébé.
A la reprise du travail ,les femmes ressentes ce sentiment de culpabilité car à la fois elles sont contentes de reprendre leurs anciens repères, et elles se sentent coupables de laisser leur bébé en ressentant ce sentiment de liberté. Certaines mères n’arrivent d’ailleurs pas à surmonter ce sentiment.
Et ce qui alimente cette culpabilité, c’est que les mères peuvent être agacées de réaliser que d’autres qu’elles apportent aussi du bien-être à leur enfant, alors qu’elles pensaient être les seules à pouvoir le faire.

En tant que parents, il est fondamental :

  • de délaisser le projet de vie qu’on a fait pour son enfant,
  • d’accepter que son enfant ait son jardin secret, qu’il ne raconte pas tout, ou rien du tout

L’enfant frustre sa mère quand il se tait.

L’adolescence est une mise à l’épreuve de la parentalité. Et quitter ses parents pour devenir devenir parents à son tour en est aussi une.
Il existe plusieurs façons de quitter ses parents :

  • mettre de l’espace géographique (en lien avec la difficulté à mettre de l’espace psychique)
  • faire un copier-coller de sa propre mère 
  • faire un rejet total, ce qui rejoint le collage identificatoire, qui peut ébranler toute une génération. Ce rejet est à la racine du désir ou du non désir d’enfant, selon une mère trop bien ou trop nulle.

La séparation peut-être alors vécue comme un abandon.
Tisseron parle d’ « enfant élévé sous la mère »

Aussi l’ultime remaniement de la parentalité c’est de devenir grands-parents, pour être à parité avec sa fille.

Conclusion

La parentalité confère de nouvelles responsabilités très contraignantes :
Est-on capable de las assumer ?
Peut-on y survivre ?
En tout cas la parentalité n’est pas à idéaliser.

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