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Les bébés et le travail de contenance des équipes

14/04/2007 - Lu 8678 fois
Les bébés et le travail de contenance des équipes dans les lieux d'accueil du jeune enfant - Document envoyé par Denis Mellier, le 10.04.2007, par mail.
un grand merci à la confiance que nous porte cet auteur.

Les bébés et le travail de contenance des équipes dans les lieux d’accueil du jeune enfant

Il y a plus d’un lien entre la vie « microscopique », très intime d’un bébé, et celle plus « macroscopique » des phénomènes groupaux qui parcourent nos institutions. J’essaierai de montrer comment on peut comprendre les connexions entre ces deux domaines, la contenance des anxiétés d’un bébé et le travail plus général d’une équipe.

Prendre soin d’un bébé suppose une attention à sa vie psychique, une identification à ses besoins et à son désir. Cette préoccupation, cette action, passe par une « fonction à contenir » qui concerne ses angoisses et ses anxiétés. Nous verrons comment cette question se pose dans la situation d’accueil

Une équipe développe une préoccupation psychique pour les bébés et les parents accueillis. Pour envisager cette préoccupation nous devrons nous interroger sur la nature de ce groupe, sur ses caractéristiques, son organisation, ses alliances, son histoire et son contexte, ce qui « fait groupe » et ce qui « fait cadre » pour ce groupe. C’est dans de telles conditions qu’une équipe assure une certaine « fonction contenante » des angoisses et des anxiétés des personnes accueillies. Le travail à contenir est toujours à remettre sur le métier, trois types d’exemples l’illustreront.

Un accent particulier sera mis ici sur ce qui me paraît actuellement un enjeu majeur pour les lieux d’accueil, l’accueil des bébés les plus jeunes.

Cette communication se base sur une pratique de psychologue clinicien en crèche longue de plus de 25 ans, mais également sur une pratique de supervision d’équipe d’institutions soignantes et sur un travail de formateur à approche psychanalytique de l’observation du bébé selon Esther Bick.

I LE TRAVAIL PSYCHIQUE DE LA FONCTION A CONTENIR

Prendre soin d’un bébé passe par des soins maternels que Winnicott a bien décrit avec le holding, l’art de porter physiquement et psychiquement le bébé, le handling, la manière d’être concrètement en contact avec lui, dans les soins très fins du maternage, le presenting object, les propositions d’éveil, de jeu, de manipulation ou d’exploration faites au bébé. Autrement dit, on pourrait parler d’une « fonction contenante » de la mère, ou plutôt sa « fonction à contenir » en nous référant au modèle mère-bébé proposé par Bion.

La fonction à contenir correspond à un travail psychique. Dans cette fonction on fabrique en même temps le « contenant » et en même temps on essaie d'intégrer un contenu. Il existe plusieurs sources avec les travaux des psychanalystes, notamment ceux de W. R. Bion, Winnicott ou Esther Bick. À l’origine il s’agit pour Bion d’un travail psychique pour élaborer des problématiques de confusion mentale. Il parle ensuite d’un modèle « mère-bébé ».

Souvent quand les bébés crient à trois jours ou même à 3 semaines, on a du mal à savoir immédiatement pourquoi ? Ils sont en détresse, il s'agira de trouver un sens à leurs pleurs, d’où proviennent-ils ? Plus tard les mères apprennent et reconnaissent très bien les pleurs de leurs enfants et pourquoi ils pleurent, mais au tout début, à une semaine ? À deux ou trois semaines, si le bébé crie, on ne sait pas ce qui se passe, a-t-il peur ? Faim ? Soif ? Mal quelque part ?

La mère le prend, le porte, lui parle, mais il pleure toujours… tout vient en même temps se télescoper dans sa tête, les choses conscientes (a-t-il faim, l’heure de la dernière tétée, a-t-il trop chaud, le besoin d’être changé etc.) et les autres choses en association, tout ceci peut réveiller des paniques au fond d’elle et prendre des proportions gigantesques, surtout la nuit. Pour la mère c'est tout un monde à contenir, elle reçoit, s'engage et ce n'est pas facile.

Quand le bébé a quelque chose qui ne va pas pour lui, le monde s'écroule, « le monde ne va pas », il ne peut pas localiser en lui-même l’origine de sa douleur. Les perceptions de ce qui vient de lui, du « dedans », et de ce qui vient de l’extérieur, du « dehors », ne sont différenciées, il souffre, « le monde est souffrance ».
Le travail qui est fait est alors un travail pour la mère d'association interne : on pense aux besoins vitaux, on tâtonne et de fils en aiguille on peut arriver à s'ajuster aux besoins du bébé (Cf. les notions abordées par Winnicott : handing, holding, object presenting). Il s'agit au début de s'adapter 100% aux besoins du bébé, penser à sa place, désirer à sa place. Dans ce modèle, la mère va petit à petit, consciemment et inconsciemment, pouvoir s'ajuster (Bion parle de sa « capacité de rêverie, de sa fonction alpha).
Le travail psychique de la fonction à contenir est également de garder dans sa tête l'incertitude, l'angoisse. C'est sa propre pensée qui va donner un sens à l'angoisse avec l'interprétation personnelle en lien avec sa propre histoire.

Le bébé dans les bras de sa mère fera alors l'expérience d'être calmé alors qu'il était effrayé, il aura l'expérience de la satiété alors qu'il avait faim (il avait besoin d'un contenant pour mettre une « forme », un sens en ce qu’il vivait). Quand il a fait l'expérience d'être contenu, il peut penser cette expérience. Cette satisfaction doit être répétée pour être intégrée dans son self. Ce qui n'avait pas de sens pour lui a pris sens via l'appareil psychique maternel. Esther Bick dit que le bébé a ainsi introjecté, intériorisé, les fonctions contenantes de sa mère. Le bébé peut contenir une « expérience crue » car sa mère a pu précédemment la lui « mâcher », la lui présenter de manière à ce qu’elle puisse lui être assimilable.

Le bébé pourra à partir de là re-éprouver le plaisir par rapport à des plaisirs connotés d'une perception, d’une odeur, d’un contact lié à une personne. Il pourra fantasmer une tétée, sucer son pouce, rêver qu’il tête, cette expérience est devenue psychique. Cette expérience subjective et intersubjective est constituée d’éléments conscients et inconscients liés à l'histoire transmis par sa mère, par la personne qui le soigne. Comme dans ces expériences positives il y a donc quelque chose de conscient et d'inconscient on pourrait dire que le « système d'exploitation » du bébé, sa manière de penser, de fonctionner, prendra forme selon cette bipartition entre conscient et inconscient.

La « mère » ici metaphorise le travail psychique réellement crée autour du bébé : il s’agit bien sûr de sa mère, mais aussi du père, du groupe familial qui accueille ce bébé, de la crèche, du lieu d’accueil ou des personnes qui prennent soin de lui.
Il s’agit ainsi de rendre possible, vivante, une expérience qui n’aurait pas de sens autrement.

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