Evelio Cabrejo-Parra est linguiste et psychanalyste, vice-président d'ACCES (Association Culturelle Contre les Exclusions et les Ségrégations). Ce sont ses propos que je tente de retranscrire dans l'exposé qui suit.Parce que l'éclairage du point de vue de la linguistique est rare dans notre formation
Parce que j'ai littéralement bu les paroles de ce grand monsieur au drôle d'accent hispanique, dont la voix a malgré tout « raisonné » en moi
Et parce que j'ai toujours été convaincue de l'intérêt de la lecture à voix haute pour le tout petit,
Je vous propose ici la mise en forme de mes notes, recueillies lors d'une conférence gratuite, qui s'est déroulée au mois de mai dernier dans la médiathèque de la ville que j'habite.
Evelio Cabrejo-Parra est linguiste et psychanalyste, vice-président d'ACCES. Ce sont ses propos que je tente de retranscrire dans l'exposé qui suit.
La linguistique est faite de théories scientifiques sur la langue et sa construction. L'acquisition du langage est un mystère pour les chercheurs. En effet, quelque chose de la langue échappe toujours. La langue est quelque chose de complexe : il s'agit d'essayer de comprendre comment le bébé s'approprie cette complexité.
L'aventure du langage commence bien avant la naissance. Nous savons que dès le 4ème mois de grossesse, l'audition du foetus lui permet de traiter des informations issues de la voix maternelle et d'autres informations qui s'en distinguent. C'est un des premiers actes de discrimination mentale : quelque chose de la pensée est déjà là.
Lorsque l'enfant naît, il sort du ventre de sa mère pour s'attacher à sa voix. Chez les enfants sourds de naissance, c'est à la lecture de la grammaire du visage qu'ils s'attachent. En effet, voix et visage permettent de construire du sens. L'intonation spécifique utilisée par les parents qui s'adressent à leur bébé est universel : la musique de la langue vient le caresser. C'est une manière de donner de l'affection au bébé.
L'Autre commence donc à entrer lentement dans la psyché du bébé sous des formes variées telles que les rythmes alimentaires, la présence et l'absence, les caresses, la parole... Celles-ci produisent des effets sur l'intimité de l'enfant et resteront ancrées chez l'adulte qu'il deviendra. C'est grâce à ces traces laissées par l'Autre dans la psyché que peut advenir le mystère du langage.
Pendant les 3 premiers mois, le bébé effectue un travail non observable où il guette l'Autre et les traits acoustiques de cette voix qui l'accompagne. Il réalise ensuite un acte de lecture de ce qui est inscrit et le réutilise. Il émerge ainsi en sujet énonciateur grâce au babil, qui peut se définir comme la construction de la voix propre à l'enfant, à partir de ce qu'il a déjà entendu. Pour pouvoir parler, il faut donc avoir déjà entendu parler quelqu'un. Le même processus s'opère pour l'apprentissage d'une langue. C'est ainsi que chaque fois que nous parlons, sont présents ceux qui nous ont accompagnés dans le langage avec leurs traits acoustiques singuliers.
Le babil est composé de syllabes courtes, longues, fermée, etc. Il est une manière de jouer avec le temps. Ce temps ne se voit pas mais s'intègre : c'est le temps culturel. Par la duplication de la même syllabe, beaucoup de choses sont contenues comme par exemple la musique, qui nous donne des indices de la langue d'appartenance. Il existe ainsi un babil chinois, français, espagnol... qui a chacun sa particularité. La langue est donc composée de sonorités, de signifiants linguistiques qui sont autant de morceaux de musiques acceptés par tous au sein d'une même culture. Le bébé s'approprie donc la langue grâce aux jeux de syllabes, jeux du temps, à la musique et à la poésie.
Lecture de Ou li bou niche de Lynda Corazza, édition du Rouergue, 1997.
Ce livre est intraduisible dans une autre langue car la musique disparaîtrait.
Le babil s'inscrit dans la complexité de la langue. Le bébé ne comprend pas la sémantique de la langue mais sa musique. Lui parler sincèrement et normalement est important, car cela lui permet d'anticiper les choses. De toutes façons, le bébé ne comprendra jamais tout ce qu'on lui dit et l'inverse est aussi vrai.
Le babil se réalise dans un moment de bien-être. Un bébé qui a faim ou qui est malade ne babille pas. L'enfant joue avec les sons et la musique de la langue avant de jouer avec les représentations mentales propres au langage. Le bébé crée ainsi sa propre autonomie : il s'écoute lui-même et la voix de la mère commence à accompagner sa voix à lui. C'est ce processus qui nous permet de pouvoir nous parler à nous-même, car un Autre est inscrit dans cette voix intériorisée. Le langage est donc l'unique « compagnon de vie » : chacun utilise quotidiennement ce monologue silencieux. Si cette possibilité nous était enlevée, nous deviendrions fous. Ce monologue intérieur permet d'appréhender la réalité autrement. Le langage sert donc aussi bien à parler à l'autre qu'à soi-même. Il est omniprésent : dans l'écoute, le babil, l'auto-écoute, le fantasme, le rêve... Il maintient en vie l'activité psychique, « machine à penser », sous forme consciente, inconsciente, etc.
Pendant 6 mois le face à face mère-bébé lui permet d'apprendre à lire l'intonation de la voix et du visage. Si l'enfant est sourd, nous devons lui parler comme s'il entendait, en articulant correctement les mots car sans cela, le risque est que le son ne devienne un mystère. Le face à face favorise la double mise en scène de l'intonation et du visage, qui permet au bébé de construire du sens, notamment parce qu'il existe le plus souvent une cohérence entre les deux.
Vers 6 mois, le bébé qui a déjà perçu la musique de la langue devient assoiffé de tout ce qui est musical, rythmique et culturel. En même temps, il a besoin d'un cadre pour pouvoir s'organiser psychiquement. Le cadre permet de penser, d'anticiper ce qui va avoir lieu. La temporalité de la langue marquée par le présent, le passé et le futur s'inscrit dans le cadre. La mémoire se met alors en mouvement. Notre rôle en tant qu'adulte est de lui permettre d'introjecter des cadres stables.
Puis advient la création d'un triangle avec les jeux, la culture, le monde extérieur... L'adulte montre des objets au bébé. Le livre d'images peut entrer dans ce triangle introduit par l'adulte, dans un « regard conjoint ». Ce « regard conjoint » devient de plus en plus abstrait pour se transformer en attention conjointe ou dit autrement, en une « co-pensée ». Il existe tout un cheminement entre les deux. A partir de ce regard vers un même objet, pourront advenir des activités partagées. Toute culture est une forme de regard-attention conjoint(e). Elle est constituée de manières de penser dans la même direction, de savoirs, d'idéologies...
La lecture individuelle à un petit groupe, permet ainsi aux enfants qui n'ont pas la possibilité d'avoir accès aux livres, de pouvoir entrer dans cette altérité, cette inter-subjectivité. Quand nous parlons, nous mettons l'activité psychique de l'autre en mouvement et réciproquement, ainsi dessuite. Le bébé se sent ainsi reconnu par l'Autre.
Finalement, les premiers mots apparaissent car l'adulte passe son temps à nommer les objets du monde. Le bébé fini lui aussi par montrer du doigt, en s'identifiant à l'Autre. Le langage est déjà là : il montre pour quelqu'un, ne regardant pas l'objet en lui-même mais celui à qui il le montre (altérité). Cet acte de montrer permet la mise en scène de ce qu'il se passe dans l'esprit. Le théâtre est également un support matériel pour mettre en scène l'invisible de l'esprit. Le langage est donc le théâtre de l'esprit : du jeu et du plaisir est indispensable pour l'acquérir.
Pour tourner les pages d'un livre avec un bébé, il faut de la disponibilité psychique. Pour apprendre à lire, il est nécessaire d'avoir découvert l'espace culturel des livres, chaque culture organisant sa façon de lire. Le bébé passe donc du regard à l'adulte à celui du livre. Il découvre la structure de la langue par les mouvements de l'oeil, le noyau de la phrase... Mais le bébé n'a pas besoin d'explications théoriques car c'est lui qui découvre comment cela fonctionne. Les bébés sont en réalité de vrais linguistes !
Winnicott distinguait le « play » à savoir le jeu destructuré, sans autre but que lui même, le babil... du « game », jeu structuré, la grammaire... Derrière tout « game », il y a des « play » : les personnes dites « intellectuelles » en sont un bon exemple. Si l'altérité est absente, le langage n'est plus dans le « play » mais dans le « game », le plaisir étant lui aussi absent. L'inutile est complètement indispensable au langage. Or, la lecture permet tout cela : elle sort des injonctions de la langue et de la vie quotidienne.
A partir de 12 mois, le bébé découvre qu'il existe une langue pour obéir et une langue pour écouter. De ce fait, les textes poétiques peuvent être proposés très tôt car ce n'est pas le contenu qui compte mais la musique. Derrière chaque écrivain, il y a un style et une musique différente à laquelle le bébé accroche. La lecture permet la liberté d'écouter (on ne peut obliger personne à le faire). Les livres nourrissent cette compétence de l'écoute.
Proposer des textes très variés n'a pas pour objet de faire de l'enfant un intellectuel mais c'est lui permettre d'écouter avec une liberté absolue. L'écoute implique une intentionnalité : elle permet de découvrir ses propres compétences grâce à la liberté. De plus, la lecture à haute voix met en mouvement le lexique mental du bébé : des mots reviennent tout le temps et deviennent porteurs de sens. Le bébé commence à comprendre quelque chose des histoires mais pas tout.
Vers 18 mois-2 ans, l'enfant prononce des énoncés à 2 mots. Ceux-ci émergent bien souvent pour exprimer une négation (différente du refus) : « a plu », « pas bon », « veut pas »... La négation est une opération strictement linguistique : « pas » tout seul n'existe pas, il nécessite l'adjonction d'un autre mot. Ceci implique l'utilisation d'une syntaxe qui signe l'accès à une nouvelle opération mentale, grâce à l'expression de la représentation de l'absent, en nommant quelque chose qui n'existe pas. Il est donc possible de nommer cette chose absente pour la faire exister : l'imaginaire apparaît. La littérature fait de même : elle passe son temps à nommer des choses qui ne peuvent exister.
En même temps que l'enfant entre dans cette complexité de la langue, apparaissent chez lui toutes sortes d'angoisses. Il découvre la possibilité de sa propre absence. Il est important que l'adulte l'entoure dans ces moments là car il ne peut lutter seul contre ces angoisses. Les livres et les textes peuvent l'aider. Le récit use « d'astuces culturelles » par la création d'une nouvelle temporalité : le célèbre « il était une fois » permet de sortir de l'immédiateté. Le récit se compose d'expériences humaines contenues dans la langue qui rendent possible la construction de sa propre expérience. La vie, la mort et tous les sentiments y sont présents. Le message qui s'adresse à l'enfant par l'intermédiaire de l'adulte lecteur est : « tu n'es pas tout seul, je suis là pour t'accompagner avec ma voix. » C'est une manière de dire que tout cela est normal, que tout le monde l'a vécu et que cela fait partie de la vie. Dans le récit, la chose qui fait souffrir et dont on parle, est absente dans ce moment là, mais elle est présente dans le récit ainsi qu'à d'autres moments. La mise en scène permet une mise à distance. L'enfant peut ainsi y projeter une partie de lui-même. Il vit une expérience humaine pour organiser la sienne.
Pour conclure, Evelio Cabrejo-Parra nous dit que du foetus à la mort, tout sujet humain écrit son propre « livre psychique » qui restera inachevé. L'inter-subjectivité n'est jamais acquise entièrement même avec les personnes les plus proches. Dans ce livre psychique, des souffrances subsistent forcément. Les livres ont l'avantage de mettre en mouvement les livres psychiques en disant l'indicible.
L'exposé s'achève avec la lecture de Ferme les yeux de Kate Banks, Gallimard Jeunesse, 2002.