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L'amour suffit-il à faire grandir un enfant?

18/03/2006 - Lu 5188 fois
Conférence-débat du 22 Octobre 2004, à Toulouse, avec J.P. LEBRUN, psychiatre-psychanalyste, organisée par l'Ecole des Parents et des Educateurs, de la région toulousaine.

J.P LEBRUN  présente son intervention par un jeu de questions, toutes liées entre elles, auxquelles il répond avec une analyse qui m'a séduite.

Qu’est ce qu’un enfant ?

Un enfant, de la racine en latine « infants » signifie non parlant. 
Qu’entend t-on par amour ?

Qu’est-ce que faire grandir un enfant ?

Etre grand, c’est soutenir sa parole, c’est s’engager dans le discours, grâce à l’apprentissage de la parole.

Qu’est ce que parler implique ?

On suppose chez l’autre l’usage, l’existence de la parole. « La parole fait tiers », car parler suppose une distance. Les mots ne valent que par leur différence entre eux et l’existence d’un espace entre les mots en définit la compréhension.                                                                        Parler suppose que du vide soit identifié. D’ailleurs, J.P LEBRUN nous dit en souriant que Maman, peut se dire dans toutes les langues du monde, la bouche pleine et qu’il n’en va pas de même pour Papa !!!

Comment l’enfant va-t-il soutenir la parole ?

Un paradoxe se dessine alors : d’un côté l’enfant doit apprendre à dire ce qu’il a en lui de singulier, il va user de nos mots ; l’enfant est aliéné aux paroles des Autres. D’un autre côté, l’enfant se rend compte qu’aucun de nos mots ne dit ce qu’il est.                                       A.ARENDT précise d’ailleurs que « chaque enfant qui naît est une nouvelle chance pour l’humanité ». Ainsi, l’enfant doit se distancier, faire objection à ce que nous disons de lui, se faire confiance (car on est toujours seul à soutenir sa parole) et affronter les autres qui ne sont pas d’accord avec lui… pour grandir.
Winnicott conforte cette idée en affirmant que « la capacité la plus importante est la capacité à être seul ».
Ainsi grandir c’est être seul avec l’Autre, soutenir sa parole dans le vide. Car, du fait de la parole, nous entrons dans un monde où rien n’est jamais tout à fait certain, accompli, atteint. Une fois dans la parole, l’adéquation est à jamais « fichue ».

L’amour suffit-il à mettre tout ça en place ?

L’adéquation c’est l’état amoureux, l’amour narcissique.
« La mère aime sans condition, elle accepte tout. Le père aime sous condition que l’enfant veuille bien grandir et avancer dans son enfance, en étant différencié de sa mère ». En effet, l’enfant lit ce qu’il est dans les yeux de la mère, alors que le père introduit de la discorde dans la symétrie mère/enfant. C’est ce qui donne la place au vide, à autre chose que la relation mère/enfant. Etre père c’est être arbitraire, c’est soutenir la parole.
Dans notre société actuelle, dans le contexte des mutations sociales, nous rêvons du côté symétrie (pour se faire aimer) et nous transmettons moins les irréductibles de la condition humaine. Nous n’osons pas dire Non au risque de plus être aimé.
Alors qu’introduire les enfants à autre chose que la parité, c’est les aimer.
Du coup, on observe des enfants tyrans. Les parents refusent d’endosser la différence générationnelle. Les enfants savent que leurs parents veulent qu’ils soient déjà grands et ils veulent négocier comme les adultes. Ces enfants n’ont pas de place parce qu’ils peuvent les avoir toutes. Ces enfants ne tiennent pas en place.

F.DOLTO précisait qu’apporter de la castration (interdits) à l’enfant c’est faire naître le désir parce que des limites, des repères sont posés. « Le bon sens c’est la castration ». Si l’on se réfère au complexe d’Œdipe, l’inceste revient à coller à sa mère et le meurtre à tuer le père.
Ainsi, la tâche des parents est de transmettre comment eux ont fait pour renoncer à la jouissance du meurtre et de l’inceste, pour permettre à l’enfant de s’engager dans le langage et la parole.
Il en va de la responsabilité des mères de donner une place au père, en tant qu’Autre et non de doublon, d’aimer sous condition et de faire un travail de protosymbolisation, pour permettre à l’enfant d’accéder au symbolique.

Soyons vigilants à la question du choix proposé aux enfants. Si, pour se faire aimer, les parents attendent l’accord de l’enfant pour entreprendre quoique ce soit, alors on décèle une parentalisation des enfants, une infantilisation des parents. L’enfant ne parvient pas à trouver sa place au sein de la famille, ni à s’inscrire dans le lien social.
L’impact des mutations sociales sur la subjectivité n’est pas encore bien pesé…

N.B : J.P LEBRUN a écrit « Un monde sans limites » et « Le désarroi nouveau du sujet ».


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