Vous êtes ici >> Accueil/Les Dossiers/Le métier d'EJE/EJE : Une profession en quête d'identité(s) - cadre théorique de la recherche

EJE : Une profession en quête d'identité(s) - cadre théorique de la recherche

12/07/2006 - Lu 3310 fois
Cadre théorique de la recherche et explicitation de la problématique :
- lien avec la sociologie du travail, question de la profession ;
- la quête identitaire ;
- identité et professionnalité

II°- Explication de la problématique à travers le cadre théorique et présentation de l'échantillon :

A°- Cadre théorique :

a- Le lien entre la sociologie du travail, la question de la profession et la quête identitaire :

Le cadre théorique de cette recherche repose principalement sur la sociologie des professions et sur la notion d’identité.

« Le métier d’un homme est une des composantes les plus importantes de son identité sociale, de son moi et même de son destin dans une existence qui ne lui est donnée qu’une fois. En ce sens le choix d’un métier est presque aussi irrévocable que le choix d’un partenaire »[1]. De nos jours, au sein des sociétés modernes, une part importante de l’identité des individus se décline effectivement selon la profession qu’ils exercent et revendiquent, et par laquelle ils sont à la fois jugés par les autres et par eux-mêmes. Le fait de dire sa profession revient donc à affirmer qui nous sommes, à se définir auprès des autres et à se voir valorisé ou dévalorisé. Selon la profession et la manière dont elle est désignée et perçue, elle place l’individu dans l’espace social bien plus sûrement que notre propre nom ou notre appartenance régionale. « Les mots par lesquels les activités professionnelles se désignent constituent ainsi des efforts permanents d’imposition symbolique qui font partie de l’effort argumentaire en vue de la conquête non seulement d’un statut, mais d’une identité personnelle »[2]. Nous pouvons prendre l’exemple relativement récent, de cette forme de « combat des mots » avec les instituteurs. Ils ont finit par obtenir, après des années de lutte, l’abandon du titre d’instituteurs qu’ils jugeaient désuet et se sont donnés alors la désignation de professeurs des écoles. Ils se sont battus pour y arriver afin d’être symboliquement placés au même niveau que les enseignants de collège et de lycée. Cet exemple permet de mieux comprendre les combats que se livrent des groupes de professionnels afin d’imposer leur « indispensabilité » sur le marché de l’emploi et d’accéder à la reconnaissance de leur spécificité. Au niveau de la scène sociale, les professions engagent donc une réelle compétition dans laquelle nous constatons que les unes s’épuisent et disparaissent tandis que d’autres émergent et s’imposent.

La sociologie des professions n’est pas un produit de grands modèles fondateurs. Il n’existe aucun « modèle universel » de ce que doit être une profession, ni de meilleure manière de faire. Nous pouvons donc dire qu’il n’existe pas une sociologie des professions mais qu’il est plus question d’approches sociologiques des groupes professionnels et ce de manière très variable. C. Dubar et P. Tripier, dans l’introduction de La Sociologie des professions, font le point sur le terme français « profession ». Ils repèrent trois univers de signification, trois champs sémantiques qui sont associés à trois types d’usage du terme :

  • La profession comme quelque chose qui s’énonce publiquement et est lié à des croyances politico-religieuses.
  • Le travail que l’on fait dès lors qu’il permet d’en vivre grâce à un revenu.
  • L’ensemble des personnes exerçant un même métier. Le sens du terme « profession » est proche de celui de « corporation » ou de « groupe professionnel » désignant l’ensemble de ceux qui ont le même « nom de métier » ou le même statut professionnel.

Récemment un quatrième sens est apparu, correspondant à la notion de fonction ou de position professionnelle. D’une certaine manière, les sens se corrèlent et forment un tout sur lequel nous pouvons nous appuyer pour appréhender les métiers comme des organisations cohérentes cherchant à imposer leur professionnalité. Tout cela peut aussi permettre de mettre en évidence les rapports de force qui règnent au sein comme à l’extérieur de ces corps professionnels. Pour ce qui est du secteur du travail social, il n’en finit pas de muter. Non pas parce qu’il traîne les pieds ou entre systématiquement en résistance, mais parce que les données qu’il doit traiter changent en qualité, à des rythmes qu’il peine suivre, accaparé qu’il est déjà par les missions, nombreuses et diversifiées, qui lui sont confiées. La nature et les formes d’expressions des besoins des usagers des services sociaux et médico-sociaux se modifient indéniablement, tant bien que mal, la manière de les appréhender. Tous dénoncent et redoutent les effets d’un mouvement de déqualification des professions sociales, amplifié, ces dernières années, par l’apparition d’une kyrielle de « nouveaux » métiers, aux identités peu définies.

Suite à ce que nous venons de voir, se profile la notion de socialisation qui recouvre aujourd’hui un champ très vaste et qui passe entre autre par la professionnalisation. Elle devient un processus de construction et de reconstruction d’identités liées aux diverses sphères d’activité que chacun rencontre au cours de sa vie et dont il doit apprendre à devenir acteur. De plus, en tant qu’acteur, chacun possède une certaine « définition de la situation » dans laquelle il est plongé. Chacun des acteurs a une histoire, un passé qui pèse sur ses identités d’acteur et d’individu à part entière. Il ne se définit pas seulement en fonction de ses partenaires actuels, de ses interactions, dans un champ déterminé de pratiques, il se définit en fonction de sa trajectoire aussi bien personnelle que sociale. Les identités collectives et personnelles sont ainsi prises dans des processus historiques et des contextes symboliques.

Les éducateurs de jeunes enfants appartiennent au corps des professions qui forment le secteur du travail social. « Les « petites EJE » comme ont dit quelque fois avec une certaine condescendance significative, font aussi partie de ces gens qui vont au charbon et qui ne reçoivent en retour qu’un profond sentiment de déclassement et d’indignité. Elles aussi souffrent de ce que Bourdieu appelle « la misère des positions » »[3]. De plus, leur profession est enracinée dans une histoire qui permet de comprendre le sens de la quête identitaire qui envahit aujourd’hui ce champ d’activité. Cette profession est  majoritairement féminine, d’une part car ces représentantes sont partagées entre la résistance aux changements et la volonté de progresser, et d’autre part car elles sont prisonnières d’un monde « puéril » et sexiste. Ces professionnelles cherchent désespérément, aux prix bien souvent de grandes souffrances physiques et psychiques, à faire reconnaître leur professionnalisme. Le problème, c’est que les pouvoirs publics et les institutions n’entendent pas leurs plaintes et refusent de prendre en compte les dangers inhérents à ces métiers. Par conséquent, l’absence de prise en compte de leur savoir-faire réveille alors chez elles une quête identitaire justifiée.

b- Identités et professionnalité :

« La conscience de notre propre identité est une donnée première de notre rapport à l’existence et au monde. Elle résulte d’un processus complexe qui lie étroitement la relation à autrui. C’est aussi un phénomène dynamique qui s’exerce tout au long de l’existence »[4]. L’identité est un phénomène compliqué et paradoxal. Nous pouvons dire cela car, dans sa signification, même elle désigne ce qui est unique, c'est-à-dire qu’elle se distingue et se différencie irréductiblement des autres. Mais elle identifie également ce qui est parfaitement semblable tout en gardant une distinction. Ce fonctionnement identificatoire est celui de tout sujet quel qu’il soit. D’une certaine manière, nous attendons de chacun qu’il manifeste une certaine cohérence et une certaine constance dans son être, ses attitudes et ses comportements. Rappelons que l’identité se modifie tout au long de l’existence et qu’elle est le résultat de remaniements et de tentatives d’intégrations, plus ou moins réussies, de données issues de l’expérience personnelle et professionnelle. L’identité se forge, se maintient et se transforme au contact d’autrui ; elle est tributaire des appartenances du sujet à différents groupes sociaux. Lorsque nous abordons la notion d’identité sous l’angle professionnel, il faut souligner le caractère paradoxal des situations. Qu’est-ce qui caractérise l’exercice de tel ou tel métier ? Quels sont les indicateurs de sa spécificité qui font en sorte qu’il puisse se décliner de façon tout à fait singulière ?

Depuis des décennies, il existe une division forte entre le savoir scientifique, qui est reconnu comme ayant une valeur supérieure, et le savoir pratique qui, lui, est considéré comme mineur et qui tend à être assimilé à des potentiels innés, des prédispositions. L’expertise, qui caractérise entre autre les professions du social, est pourtant un montage qui fait appel à différents savoirs qui sont à la fois théoriques et pratiques. Mais la reconnaissance par d’autres professions ne va pas de soi et il existe au contraire bien des contestations et confusions, surtout si son apparition sur la scène professionnelle est récente comme c’est le cas des éducateurs de jeunes enfants.

Cette approche rapide de la notion d’identité nous laisse entrevoir les difficultés que peut éprouver tout professionnel pour indiquer clairement les constituants de son métier et, plus particulièrement, ce qui lui est spécifique au sein d’une équipe professionnelle.

c- Lien avec la problématique de la recherche :

Comme nous venons de le voir, le travail permet aux professionnels de se construire une identité sociale. Cette construction identitaire doit avoir du sens pour celui qui travaille mais elle doit aussi être reconnue par l’extérieur. Cette reconnaissance s’acquiert, en partie,  par « l’utilité du travail » accompli et sa qualité, et par la valorisation de l’exercice professionnel par la hiérarchie qui doit aussi se traduire par des avantages financiers (une valorisation des salaires en fonction des études et de l’utilité de la profession).

La reconnaissance vient également de l’appréciation par les pairs. Ce sont ceux qui sont le mieux placé pour voir si le travail est accompli selon les règles du métier élaborées par les professionnels eux-mêmes. Ces règles combinent valeurs et normes de travail, se construisent à partir de connaissances théoriques et pratiques et sont fondées sur une vision commune qu’ont les professionnels de leur métier. C’est ce qu’on appelle la culture du métier qui ne se décrète pas mais se construit dans la relation du travail. Elle peut alors être reconnue comme étant « l’articulation concrète de l’intelligence théorique et de l’intelligence pratique ». Le professionnel est donc reconnu par des pairs comme partageant des savoirs et savoir-faire communs, et est reconnu dans ce qui fait l’originalité de son travail et la différence entre lui et les autres. Le problème qui se pose alors pour les EJE, est qu’ils sont souvent seuls dans leur pratique et s’intègrent à une équipe pluridisciplinaire qui ne compte pas toujours plusieurs éducateurs (qu’en c’est le cas, ils sont souvent séparés sur la structure). De plus, la profession a du mal à faire sa place de part les problèmes de reconnaissance qu’elle rencontre et le manque de lisibilité sociale et institutionnelle. Il existe bien une identité professionnelle chez les éducateurs de jeunes enfants comme chez tout individu exerçant une profession qui se forge à partir de leur formation et de leurs expériences qui ont suivi, ainsi que sur les rencontres faites. La question reste posée sur l’existence d’un corps dans la profession, d’une identité collective et surtout du poids de la méconnaissance voir de la non-reconnaissance de la profession sur leur identité. Il semble alors important de pouvoir répondre aux questions suivantes afin de faire le point sur leur identité, leur lien avec les autres professionnels du secteur et leur sentiment de non-reconnaissance.  Comment se situent les éducateurs de jeunes enfants dans leur rapport aux autres professionnels, à l’institution et aux pratiques ? Quelles représentations ont-ils du travail en équipe en lien avec l’accompagnement de l’enfant ? Quelle place occupent-ils réellement, de leur point de vue,  sur le terrain ?


[1] Everett C. Hughes, Men and their Work, The Free Press, Glencoe, 1958.

[2] Verba D., 2001 (nouvelle édition actualisée), Le métier d’éducateur de jeunes enfants, Syros & La Découverte : Alternatives sociales, Paris. p. 26

[3] Benloulou G., propos recuillis auprès de Daniel Verba : la place ambiguë des EJE chez les « fantassins du social », Lien social n°230 / 07 octobre 1993.

[4] E.M Lipionski, 1977

Auteur : Violène Dorison infos sur l'auteur | contactez l'auteur | le site de l'auteur

| Lettre d'information | Plan du site | les Membres | les auteurs | Nous recommander |