Pour amener un enfant à la rencontre de son milieu naturel un parent doit donc surmonter un certain nombre d'appréhension. C'est donc à nous professionnel de la petite enfance de favoriser cette rencontre qui est bénéfique pour l'enfant."Qui a peur du grand méchant loup ?", "Promenons-nous dans les bois, pendant que le loup n'y est pas." Voilà des comptines souvent chantées aux enfants et que bien souvent ils connaissent par cœur. Il convient de se demander si la littérature enfantine ne joue pas un rôle dans l'appréhension que peuvent avoir des enfants vis à vis de la nature. En effet certains d'entre eux ne connaissent d'elle que ce qu'on leur en raconte, et ceci n'est guère reluisant.
Dans nombre de contes et fables, la nature volontairement ou pas est la source des pires ennuis pour le ou les héros. Le loup en est un des vecteurs important toujours présenté comme un dévoreur comme l'évoque Béatrice COOPER-ROYER dans son ouvrage : "Peur du loup, peur de tout."
Mais en dehors du loup beaucoup d'autres éléments viennent faire peur à l'enfant, les ogres et les sorcières vivent dans les forets. Les ours et les dragons semblent encore vivre en nombre sous nos latitudes.
En fait dans toute cette littérature on présente à l'enfant des histoires effrayantes d'abord dans un but moralisateur. Les animaux servent de base pour décrire des caractères humains et des étapes de la vie de l'enfant, comme le présente très bien Bruno BETTELHEIM dans son ouvrage : "Psychanalyse des contes de fées".
Le mal est présenté avec tous ses attraits, symbolisé dans les contes par le géant tout puissant ou par le dragon, par les pouvoirs de la sorcière, la reine rusée de Blanche-Neige (BETTELHEIM Bruno, 1999, p.21)
De plus, l'enfant ayant naturellement peur de ce qu'il ne connaît pas, il a une appréhension pour la nature. Mais les histoires se déroulant dans la nature ont pour autre avantage de pouvoir rassurer l'enfant en lui disant qu'à l'intérieur il ne risque rien. "La chasse à l'ours" histoire bien connue en est un bon exemple puisque les héros sont sauvés en rentrant chez eux.
Ceci se retrouve dans les histoires traditionnelles, mais également dans une littérature pour enfant plus récente, comme si les adversaires de l'homme ne pouvaient être autre chose que des éléments des forêts. La forêt n'est donc jamais présentée comme un lieu sécurisant et non agressif, car même pour les animaux qui l'habitent, elle est source de danger ; le loup veut manger les petits cochons, les bébés chouettes sont effrayés par les bruits.
La nature est donc une source inépuisable pour les auteurs d'ouvrage jeunesse. En 'évitant de localiser dans le lieu et le temps leurs histoires ils entretiennent l'inquiétude des enfants, qui prennent pour réels et existant les animaux et créatures qui hantent leurs histoires. Ainsi il n'est pas rare de rencontrer des enfants qui pensent que les dragons vivent encore dans des grottes ou que les loups pullulent toujours dans nos campagnes. Il est alors évident que des enfants ne se sentant, ni chasseurs, ni chevaliers, (c'est rare mais ça existe) n'aient pas envie de se retrouver nez à nez avec une de ces créatures.
Pourtant, les enfants aiment se faire peur et sont friands de ce type d'histoire, car ils frissonnent sans être réellement en danger. Mais pour éviter que cette peur ne prenne trop de place il convient de toujours les rassurer et de les aider à faire la différence entre les forêts des contes et celles de la réalité.
Les forêts réelles sont déjà suffisamment inquiétantes. Elles sont sombres, bruyantes, mais surtout peu connues des enfants. Le sol y est irrégulier, les sons sont déformés, les arbres cachent la vue. Bref autant de raison pour les plus petits de ne pas se sentir à l'aise.
Mais il n'y a pas que les livres qui présentent la nature comme dangereuse. Les parents sont souvent inquiets à l'idée d'amener leurs enfants jouer dans la nature. Pourquoi ? Les adultes en auraient-ils peur eux aussi ?
Les adultes auraient-ils peur de la nature ou, tout du moins ont-ils une certaine appréhension ?
Cette appréhension peut s'expliquer de différentes façons.
Tout d'abord, la dérive hygiéniste qui souhaite toujours plus de propreté et d'asepsie dans la vie des enfants. Or la nature est source de salissures, pleine de microbes et ils ne sont pas contrôlables. Au retour on lave les mains, mais durant la promenade, ils peuvent porter leurs mains à leur bouche, sucer des objets, et l'on ne peut être derrière chacun. Il suffit parfois de leur expliquer, mais le péril demeure.
L'enfant risque d'être en contact avec des matières toxiques qui vont peut-être mettre sa vie en danger, sans que là non plus on ne puisse rien y faire. Nous pourrions prévenir ces risques mais pour cela il nous faudrait connaître la nature mieux que nous ne la connaissons, ainsi, je pense, la nature fait peur également car elle est relativement peu connue, et comme tout ce que nous ne connaissons pas nous en avons d'abord peur.
S'avancer dans l'inconnu voilà bien une appréhension que l'enfant lui n'a pas car il ne peut imaginer des dangers. Si la nature fait peur aux adultes, ce n'est pas la forêt elle-même, mais les dangers qui s'y cachent ou doivent s’y cacher selon la réflexion de la personne. D'ailleurs avec une personne compétente ils acceptent de se promener et d'apprendre ce qui montre bien que c'est leur propre ignorance qui leur fait peur.
La nature est également perçue comme une source de danger physique, et c'est vrai que tous les objets de psychomotricité qu'elle offre ne sont pas garantis NF, pourtant avec un minimum d'attention il n'est pas difficile de suivre les nombreux chemins balisés et sécurisés qu'offre notre pays. De plus il est à noter que les arbres ne sont pas plus sauvages là que dans les jardins. En effet il n'est pas rare de voir des pères inquiets de voir leur enfant monter à un arbre alors que chez eux ils les encouragent à le faire. Des objets naturels peuvent potentiellement devenir dangereux, comme des pierres, des bâtons, mais là aussi il suffit bien souvent d'expliquer à l'enfant, mais c'est également à l'adulte de faire la part des choses entre un danger réel, et une inquiétude personnelle.
Bien sûr il y a la peur légitime de perdre son enfant, que ce soit dans une forêt, dans un espace vallonné ou dans une plaine d'herbes hautes, il est facile de le quitter des yeux et qu'il en profite pour s'éloigner. Les sons portent loin mais l'absence de repères rendent difficile le retour pour l'enfant surtout que l'adulte bouge tout le temps et "l'appelle de plein d'endroits différents". Cette peur est certes légitime mais est-elle justifiée ? En effet il est facile de "perdre" un enfant dans la nature mais est ce que ce n'est pas aussi facile, sinon plus, dans nos villes bondées et encombrées ? Mais les villes ne portent pas le fardeau qui donne à la nature se coté effrayant, et ce handicap c'est encore fois la littérature enfantine.
Ces peurs et inquiétudes qui sont nés dans nos lits, sur les genoux de nos parents, autour d'une maîtresse ou d'une éducatrice, en les écoutant nous raconter des histoires, n'ont pas disparu, elles se sont rationalisées, se sont enfouies, mais sont toujours présentes. Elles remontent à la surface, de façon insidieuse. Bien sûr nous n'avons plus peur des dragons, mais l'obscurité des grottes elle est toujours effrayante, nous n'avons plus peur du loup, ni des ours, mais nous avons toujours peur d nous perdre. Après tout n'est ce pas en se perdant que le petit chaperon rouge et boucle d'or les ont rencontrés ?
Nos peurs d'enfant resurgissent sur notre inconscient d'adulte, et notre inconscient d'adulte le transmet à nos enfants, par le choix des histoires et des balades que nous faisons.
Pour amener un enfant à la rencontre de son milieu naturel un parent doit donc surmonter un certain nombre d'appréhension, ce qui parfois rend la tache impossible. C'est donc à nous professionnel de la petite enfance de favoriser cette rencontre qui est bénéfique pour l'enfant.