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Le défi de la diversité pour les jeunes enfants - Construction identitaire multiple

10/04/2007 - Lu 2491 fois
Favoriser la construction identitaire multiple car la culture se décline au pluriel. Comment parler des différences sans stigmatiser ?

Michel Vandenbroeck introduit son propos par le récit d'une rencontre déterminante dans sa réflexion, celle d'une mère en quête d'un conseil. Son fils de 3 ans en rentrant de l'école, lui demande : « Maman, nous ne sommes pas des turcs ? » Sa mère étonnée, lui répond : « Et bien si, nous sommes turcs. » L'enfant reprend : « Mais non, nous ne sommes pas des turcs, nous ne sommes pas sales ! » Et la mère de ne savoir quoi répondre à ça, demande au pédagogue ce qu'elle aurait dû lui dire...

Celui-ci avoue qu'à son tour, non sans un grand sentiment de honte, il n'a su que lui conseiller à cette époque, bouleversé par ce récit...

Depuis, ses différentes recherches lui ont permis d'oeuvrer dans le sens de favoriser la construction identitaire multiple.

Celle-ci favorise laconstruction de l'image de soi chez l'enfant qui se traduit par les questions suivantes : « Qui suis-je ? », « Est-ce bien d'être qui je suis ? ». L'image de soi se construit à travers plusieurs composantes :

  • des éléments individuels : chacun de nous est différent des autres.
  • des éléments universels : nous nous ressemblons tous et c'est pour cela que nous arrivons à nous comprendre.
  • des éléments d'appartenance : ceux-ci sont partagés avec certains mais pas avec d'autres. L'appartenance est souvent nommée sous le terme d'identité culturelle.

Au temps de nos grands parents, en fonction de la classe sociale d'appartenance, l'avenir d'un enfant été fait de certitudes : il n'aurait qu'une langue (celle du pays), reprendrait le métier de ses parents, se marierait, aurait des enfants, etc.

Aujourd'hui, ce n'est plus du tout le cas. Nous n'appartenons plus à un groupe culturel homogène mais à plusieurs groupes. La culture se décline au pluriel et c'est pour cela qu'il est plus approprié de parler d'identité plurielle ou multiple.

Il est souvent difficile pour les professionnels de la petite enfance d'avoir en tête qu'une personne se construit au sein de plusieurs cultures, d'autant plus que historiquement, en France, le modèle républicain avait pour principe de nier la différence afin de créer l'unité d'un peuple au nom de l'égalité. Ce modèle est encore très ancré dans les esprits aujourd'hui. Petra Wagner propose un autre raisonnement, tenant compte de la construction identitaire multiple, à travers l'expression : « Tous les enfants sont égaux, chaque enfant est particulier ».

Il est donc important que les équipes réfléchissent aux questions suivantes :

  • Que met-on en place pour que l'enfant se construise une identité multiple ?
  • Quels ponts sont élaborés entre le milieu public (la crèche, l'école...) et le milieu familial?
  • Quelle place a la langue maternelle dans ces lieux publics ?
  • Comment lui dire qu'il n'a pas à choisir entre différentes appartenances ?

Cette construction identitaire se fait dans la société par des rencontres avec d'autres. Ces rencontres ne sont pas toujours empreintes d'un regard bienveillant, elles peuvent être aussi synonymes de rejet. La construction identitaire multiple passe donc également par la construction de l'image de l'autre.

Un préjugé consiste à relier deux caractéristiques ensembles alors qu'elles n'ont objectivement pas de lien ; ils permettent d'exprimer l'appartenance à un groupe. Les enfants développent-ils des préjugés dès leur plus jeune âge ? La réponse est oui, et c'est inévitable car c'est à partir de nos expériences ou de paroles et récits entendus que nous nous créons des images mentales, des représentations.
Celles-ci revêtent plusieurs dimensions :

  • des éléments cognitifs : généralisation, comportements attendus à valeur prédictive...
  • des éléments émotionnels : la peur de l'étranger, la jalousie...
  • des éléments sociaux : si la socialisation consiste en l'intériorisation des normes et valeurs d'une société, il peut arriver que ces normes consistent en une hiérarchie entre les cultures. Par exemple, valoriser le bilinguisme d'enfants d'origine européenne contrairement à celui d'enfants issus de pays en voie de développement.

Petra Wagner nous enseigne que les jeunes enfants repèrent très tôt les différences en liens avec des signes extérieurs : être grand ou petit par rapport à l'âge. Puis ils perçoivent les différences de sexe, de couleur de peau, de langue. Vient aussi très vite la perception du handicap de l'autre s'ils côtoient un ou plusieurs enfants porteurs de handicap. Les réactions aux différences sociales viennent en général plus tard, lorsqu'ils sont scolarisés. Ces caractéristiques extérieures ne sont pas n'importe lesquelles : elles sont liées à des enjeux de pouvoir perçus dans le discours des adultes.

Il apparaît donc que les lieux d'accueil de la petite enfance ne sont pas des lieux neutres. Comme partout, il existe aussi des discriminations et des préjugés dans ces lieux là. Le matériel pédagogique ou les livres mis à la disposition des enfants peuvent véhiculer des messages stéréotypés. Petra Wagner nous montre l'exemple d'un puzzle en bois censé représenter des enfants venant de tous pays : un enfant chinois mange du riz, un enfant africain porte un habit coloré, une petite fille espagnole danse le flamenco, etc. Comment se construire une image de soi avec ce type de représentation ? Les stéréotypes touchent, agressent ou laissent indifférents selon les personnes : certaines peuvent en rire et d'autre se sentiront blessées. C'est la même chose pour les enfants : à quel groupe j'appartiens ? Comment est-il vu par l'extérieur ?

Quel message est véhiculé par ce type de jeu sur le fonctionnement du monde ? Il nous parle aussi des pays non représentés : sont-ils sans importance pour autant ?

Les enfants ont besoin d'adultes conscients des différences et de leur hiérarchisation véhiculée par la société. Que met-on en place dans une structure de la petite enfance pour traiter les préjugés émergeants ? Comment parler des différences sans stigmatiser ? Est-ce que dans ce lieu chaque enfant peut trouver des signes avec lesquels s'identifier ?

Voici des exemples d'actions éducatives mises en place dans des structures qui ont abordé cette question de la diversité :

  • le mur des familles : une photo de la famille de chaque enfant est affichée à la hauteur des enfants. Elle a été prise par les parents chez eux, et ce sont eux qui ont décidé des personnes qu'ils ont voulu y voir figurer comme proches entourant l'enfant. Un appareil photo est prêté aux familles qui n'en possèdent pas. Ces photos sont le témoins de la diversité des modèles de famille qui peuvent exister.
  • travailler avec le multilinguisme : bonjour est affiché en plusieurs langues, précisément celle de chaque famille fréquentant la structure afin que chacune se sente reconnue et accueillie. Lire des albums dans une langue différente, c'est-à-dire dans celle maîtrisée par le lecteur qui peut être un parent par exemple.
  • l'accès à des poupées de différentes couleurs de peau, de cheveux, d'yeux, des deux sexes, etc.
  • demander aux parents ce qu'ils écoutent comme musique à la maison et leur demander s'ils veulent bien l'enregistrer sur une cassette audio afin qu'elle soit diffusée dans la structure d'accueil.

Enfin, Michel Vandenbroeck considère que les lieux d'accueil de la petite enfance et l'école ont le devoir de prendre en compte cette question de la diversité. Il reprend pour conclure, l'anecdote du petit garçon d'origine turque et il dit ce qu'il aurait aimé répondre à sa mère : « Oui, tu es turc, ce qui n'exclue pas le fait que tu sois belge aussi ».

Auteur : Hélène Doumergue infos sur l'auteur | contactez l'auteur | le site de l'auteur

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