III.Les bébés et le travail de contenance des équipes dans les lieux d'accueil du jeune enfant - Document envoyé par Denis Mellier, le 10.04.2007, par mail.Avant d’envisager la transposition de ce modèle de la « fonction contenante » à l’équipe, nous devrons nous interroger sur la nature de ce groupe et sur ses caractéristiques
On doit prendre toute la mesure des processus groupaux pour penser la vie d’une équipe. Fondamentalement, la constitution d’un groupe est complexe : il y a une tension entre l'identité de l'individu et celle du groupe. Chaque individu concourt à la formation du groupe, chaque individu le constitue et pourtant on sait que chaque individu est autant, sinon plus, constitué par le groupe, limité qu’il est dans ses possibilités de penser par ce même groupe.
Ceci a été très bien théorisé par René Kaës. Quand des personnes participent à un même groupe, elles mettent en commun et produisent une réalité psychique propre au groupe et à sa vie imaginaire. On dit qu'il y a un "appareillage" des psychés des individus entre eux pour désigner comment chacun "s'embarque" dans le groupe avec les autres et se transforme au contact de ces autres et du groupe. Cet appareillage est dû à une certaine "résonance" entre le monde interne de chaque individu et ce qu'il trouve à l'extérieur de lui, sa propre "groupalité interne" s'associant avec celle des autres pour former de manière originale des processus groupaux. L'appareil psychique groupal résulte de la tension psychique née de la confrontation entre les "appareils psychiques" de chaque individu, il se caractérise ainsi par un certain type de pensées groupales, de fantasmes communs et d'instances partiellement partagées.
Deux situations extrêmes permettent de décrire cette tension entre individu et groupe : à un extrême le fonctionnement du groupe est identifié à celui de son leader, c’est le « pôle isomorphique », sa pensée se réduit à celle du leader, à un autre extrême le groupe arrive a développer des pensées différentes, qui cohabitent, c’est le « pôle homomorphique » du groupe. En fait, il faut comprendre la vie d’un groupe comme une oscillation possible entre ces deux polarités.
Comment garder notre propre capacité de penser en groupe tel est ainsi l’enjeu de tout groupe, et plus spécifiquement du travail en équipe. En effet on croit parfois qu’une équipe c’est un ensemble d’individu qui pensent tous pareille, qui a exactement les mêmes attitudes, qui « font corps ». C’est vrai jusqu’à un certain point, mais le problème est plus de pouvoir penser ensemble que de penser à l’identique. La particularité de chaque sujet est ici importante avec les enfants, les bébés, telle personne sera très tolérante pour la nourriture et un peu en insécurité devant ses prouesses acrobatiques, telle autre pourra être plus attentive aux risques liés à l’exploration psychomotrice, telle autre sentira plus facilement « le bébé tendre » sous les apparences du « caïd », une autre arrivera mieux à se faire respecter etc. , un vrai kaléidoscope, dont il s’agira de rassembler les points de vue, tel est pour moi l’enjeu d’une équipe.
Classiquement l’organisation représente le cadre de travail du professionnel comme les différents rôles, fonction et place de chacun, ainsi que les manières de faire et de travailler. La répartition/distribution de l’espace et du temps sont de bons indicateurs de cette organisation.
Par exemple en crèche, l'espace est aménagé. C'est un territoire avec des marques. Quand j'ai commencé à travailler, il n'y avait pas de module, les enfants n'avaient pas de toboggan, il y avait une très grande peur par rapport à tout ce qui était représentait une motricité « libre », voire « sauvage » de l’enfant. Maintenant, nous n’en sommes plus là. Ce besoin de l'enfant est reconnu : on va essayer de le satisfaire d'une façon ou d'une autre (je vous renvoie ici aux expérience de la pouponnière de Lóczy). Autrefois l'équipe ne pouvait pas se permettre de se dire " les enfants ont besoin de grimper " parce que c'était tout de suite contrebalancé par "c'est impossible en collectivité". Maintenant, nous sommes dans un autre état d'esprit, même s'il y a de nouvelles difficultés avec certaines normes…européennes.
L'équipe a une organisation au niveau du temps. Je ne parlerai pas des emplois du temps, il s’agit d’une source régulière de conflits dans toute équipe (dernièrement en France cette question a été ravivée par le passage aux 35 heures, l’organisation tacite, acquise, a due être réexaminée). Une équipe investit le temps, elle a des rythmes à elle, elle a des rituels : une manière de se dire bonjour, de boire le café, de parler de l’émission de télévision de la veille, elle a également sa propre façon d’aborder les sujets sérieux et de permettre ou pas les discussions.
La perception du temps et de l’espace devient commune à une équipe, cela crée une "référence" dans le groupe. Cela permet d'avoir un cadre implicite de communication comme les travaux de Irving Goffman sur les interactions l’ont démontré. Ce qui s'est institué a une véritable valeur économique, au sens psychique du terme, pour l’équipe. Il faut partir de ces aspects pour pouvoir penser comment peuvent s'instaurer, éventuellement, après des changements.
L'équipe réunit des sujets dans un ensemble intersubjectif institutionnel, des pactes et des alliances inconscientes (R. Kaës, 1993) fondent leurs liens institués. Dans une équipe des choses ne se disent pas, un consensus s'est établi pour l'attitude à avoir envers certains partenaires et notamment envers les familles. Des choses, visibles pour un nouveau venu, ne le sont pas pour l'équipe. Des alliances existent entre les personnes, elles maintiennent des liens de cohésion tout en maintenant hors du travail certains aspects affectifs de la vie de l'institution.
Avec les parents, autour du bébé une communauté d’éprouvés s’instaure pour s’émerveiller devant sa première dent, pour guetter ses premiers pas, pour respecter sa propre sexualité etc. Tout un partage émotionnel s’instaure entre professionnel et parents pour assurer la stabilité d’un « contrat narcissique et symbolique » entre l’institution et la famille : le bébé ne sera pas volé ni maltraité et les mêmes attentions et projets se poursuivent d’un lieu à un autre. Mais ces alliances reposent aussi sur des dénis communs par rapport aux angoisses de l’enfant.
Par exemple, dans le passé, il y a plus de trente ans, les mères à la crèche devaient laisser leur bébé du jour au lendemain, tout le monde (ou presque) se rendait compte de cette violence de la séparation, mais collectivement la crèche ne pouvait imaginer de faire autrement. Un certain déni de la séparation existait au sein de l'équipe, déni partagé avec les parents, si le bébé pleurait c'était alors des caprices etc. Pointer sans précaution cette situation c'était s'exposer à la critique et même rigidifier les défenses : "non il n'y a pas de problème".
Tout professionnel pour travailler est amené à "fermer les yeux" sur certaines souffrances. Le chirurgien ne doit penser qu'à l'opération s'il veut la réussir, dans toute équipe des processus identiques ont lieu. De l'hôpital à l'école les parents ont fait les frais de ces "pactes" : ils n'avaient pas de place dans l'institution, on ne pouvait pas penser collectivement que les liens parents enfants devaient être préservés, l'institution se substituait à la famille. Depuis d’autres alliances ont pris le relais de ces normes relationnelles.
L'équipe est un groupe institué qui porte une histoire, à son insu. Tout groupe institutionnel a une histoire qui ne doit pas être négligée et qui est sans cesse à reconstruire.
Quand on arrive dans un lieu, on rencontre parfois les "nouveaux" et les "anciens". En institution, on hérite toujours d'une histoire, qu'on préférerait parfois ne pas avoir mais elle est là. Qu'on soit "nouveau" ou "ancien", c'est un peu comme dans une famille, des choses se transmettent de génération en génération, des habitudes, des manières de voir auxquelles finalement on est amené à adhérer, des histoires auxquelles on s'identifie.
Dans cet héritage, il y a tous les progrès, tous les moyens qu'un groupe, qu'une équipe a réalisés pour faire face à ses problèmes et sa tâche, mais il y a aussi toutes les défenses qui ont été mises en place dans le passé, j'insisterai sur ce point.
Nos institutions portent souvent la marque de leurs fondateurs et de beaucoup de souffrances passées. Pensons à la situation des écoles, des crèches ou des foyers accueillant des enfants au début du XXe siècle, beaucoup de violences habitaient ces lieux. Actuellement plusieurs pages ont été tournées mais cette dimension doit être prise en compte : il y a des choses qui se passent dans une équipe et qui ne s'expliquent que si on pense qu'à un moment donné, on avait pris l'habitude de faire comme ça, pour faire face à des souffrances. C'est ce qui peut aider à travailler dans des institutions apparemment très rigides, cela permet de faire la part des choses.
Les défenses institutionnelles sont des attitudes qu'une équipe a consolidées pour ne pas vivre certaines souffrances ou certaines émotions trop excessives. Pensons au décès d'un enfant, à un suicide, à un échec patent de l'équipe ou à une personne de l'équipe qui est partie avec grand fracas etc., tous ces événements impriment leurs marques sur les individus et peuvent avoir une influence pendant très longtemps.
Le rappel ensuite de ces événements peut faire effraction, traumatisme, pour une équipe, surtout s'ils n'ont pas été parlés et élaborés en son sein. Plusieurs années après des peurs subsistent, des répétions même peuvent avoir lieu (de nouveau une personne est renvoyée etc.). Un "deuil groupal" ne s'est pas réalisé, les aspects tus par le passé ont des influences insidieuses sur l'insécurité que vie une équipe dans le présent.
L'équipe est un groupe de travail institué, elle repose sur le désir, les émotions et les pensées issues conjointement de ses membres, des bébés, de leurs familles et des influences sociétales.
Si l’équipe hérite d’une histoire, elle est également un acteur dans les enjeux actuels politiques, sociaux, économiques ou éducatifs d’une société. Elle est traversée par toutes les contradictions d’une société. Sur ce point notons ici deux tendances différentes : l’emprise gestionnaire sur la qualité de l’accueil et l’attribution de nouvelles missions.
a) Comme pour d’autres institutions ou services, on assiste ici à une tendance à la « déinstitutionnalisation » (Dubet) dans le même temps où s’affirme une nouvelle conception plus « technocratique » de gestion sociale (Eugène Enriquez).
La PSU (prestation de service unique) institue un paiement de l’accueil sur une base horaire. La logique gestionnaire fonctionne sur des critères qui ne sont plus ceux de la qualité du lieu d’accueil. En 1976 une mère, sociologue par ailleurs, écrivait « L’enfant à la consigne » (éditions du Seuil), ce mode de paiement tend à renouer avec cette logique qui fait fi du temps nécessaire d’adaptation de l’enfant, de la durée minimale de séjour dans un lieu, des rythmes nécessaires propres au groupe d’accueil etc.
b) Parallèlement au renouvellement des modalités sociales pour faire face à la protection de l’enfance en danger, les lieux d’accueil sont de plus en plus utilisés comme lieu de « placement ». Cette tendance provient d’une « utilisation » sociale de ces lieux comme alternative au placement, non encore explicitement reconnue, grâce paradoxalement de la professionnalisation réussie de ces lieux. Les lieux d’accueil sont parfois traversés de plein fouet par la précarité. En accueillant de plus en plus des enfants issus de familles en difficultés, les lieux d’accueil devraient pouvoir aussi travailler avec ces familles et compter sur la présence d’autres institutions pour ce que la crèche ne peut garantir à elle seule : un environnement suffisamment stable pour l’enfant dans son milieu familial. Ainsi à l’heure actuelle, la relation parents professionnels est souvent évoquée en terme de « soutien à la parentalité » ou « accompagnement de la parentalité ». Cette « fonction soignante » du lieu d’accueil n’est pas toujours reconnue, elle impliquerait d’autres moyens pour faire face à une telle mission.
L’équipe est un groupe qui devient ainsi le réceptacle de toutes les angoisses et anxiétés de l’institution, car elle a un rôle central pour sa fonction sociale. Elle est très particulièrement touchée par les souffrances non dites issues des bébés et des familles avec qui elle travaille. L’équipe est de fait engagée dans une problématique de contenance, ou de négation de ce qui est à contenir.
Même si l'équipe fait tout son possible pour répondre aux besoins des enfants, subsistent des insatisfactions : ne pas pouvoir répondre à tous, ne pas répondre suffisamment, être saisi par son impuissance, vivre l'échec … En institution c'est l'ensemble des personnes qui doit gérer et faire face aux difficultés des accueillis. Plus la souffrance est importante, plus les adultes doivent s'en protéger (par des dénis communs, voir plus haut).
Pour gérer les anxiétés des bébés qu’elle accueille, l'équipe doit devenir un «contenant » actif pour ces anxiétés : en aidant ces bébés à développer leurs expériences, en participant à la consolidation des enveloppes groupales.
Mais l’équipe ne peut répondre à tout, c’est une tâche impossible, d'où les deux occurrences de la contenance et de la contention (un processus défensif de déni des anxiétés ou angoisses), avec le risque sous-jacent de crise. La crise résulte d’un envahissement de ce qui ne trouve pas d’issu dans les mécanismes défensifs de contention institutionnels et groupaux.
L’appareillage psychique que représente une équipe pour ses membres est ainsi plus ou moins dominé par des formes très différentes selon la possibilité ou pas d’un travail psychique sur ces anxiétés ou éléments bruts à contenir.