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Les bébés et le travail de contenance des équipes IV

14/04/2007 - Lu 3095 fois
IV. Les bébés et le travail de contenance des équipes dans les lieux d'accueil du jeune enfant - Document envoyé par Denis Mellier, le 10.04.2007, par mail.
un grand merci à la confiance que nous porte cet auteur.

IV UN TRAVAIL DIFFICILE A CONTENIR, EXEMPLES

Trois exemples peuvent illustrer les difficultés auxquelles les équipes ont à faire face :

  • la séparation précoce reste comme nous l’avons vu au début un enjeu de taille car les angoisses de séparation du bébé ne sont pas directement perceptibles par les adultes,
  • la violence et l’agressivité ont toujours été un défi pour les collectivités, vraisemblablement car l’enfant ainsi montré du doigt semble dédouaner la collectivité de sa propre agressivité
  • des situations limites enfin, car elles ne sont pas initialement prévues par l’institution : faire face à la précarité de certaines familles qui ont besoin également d’autres soutiens.

1. Difficultés à contenir les enjeux des séparations les plus précoces

Tout récemment trois situations de bébés quasi identiques. Même crèche, situation similaire d’accueil, un effort tout particulier pour assurer le suivi.

1) Noé il est rentré à 5 mois, « il va bien », dit-on tout de suite, il nous regarde bien, il sourit. Pour le biberon il a réagit, froncé les sourcils etc. Un mois plus tard, le même tableau est décrit, il va bien, souriant. J’apprends cependant qu’il a, de naissance un problème cardiaque et qu’il devra vivre avec. Par ailleurs la puéricultrice décrit comment la mère était contente de la confier à la crèche. Dans la famille il y a eu au début de sa grossesse un décès, son propre frère. Ses propres parents, les grands-parents de Noé sont ainsi complètement centrés sur lui. J’essaie d’apprendre des détails sur lui, il s’endort dans le parc de la salle de jeu, il aime bien entendre du bruit, etc. mais finalement il semble assez hypotonique, s’abandonnant aux situations, peu souvent dans un état d’éveil d’alerte. Il est convenu de plus l’observer.

2) Enguerrand, il est entré à 3 mois, « le bébé » comme dit sa mère, il fait de longue journée, s’endort dans sa poussette etc. Un mois plus tard, ce sera surtout l’altercation de la mère dont on me parlera. Sa mère a expliqué à une puéricultrice qu’elle a dû passer de 180 à 210 grammes pour son biberon car il avait trop faim. Elle lui donne toutes les 2, 3 heures, la puéricultrice explique qu’à la crèche c’est toutes les 4 heures et que cela se passe bien. Dans le cahier elles notent tous ces changements, de même qu’ils sont dits aux grands-parents quand ils viennent le chercher. Un jour la mère interpelle assez vigoureusement la puéricultrice « Enguerrand est affamé, vous avez renvoyé à ma mère qu’il attend bien son biberon et bien moi je vous renvoie qu’il a très faim !» La puéricultrice est un peu sonnée, mais ne perd pas pied, elle explique qu’il a deux comportements différents, que ce n’est pas grave. Suite à cela, dans la réunion on note que la mère n’est plus revenue, mais on s’aperçoit qu’elle a repris le travail et changé ses horaires, ce ne serait pas pour cela qu’elle ne reviendrait pas.

Enguerrand gazouille bien, il est souvent dans le transat, mais peu encore sur le tapis. Je demande s’il peut prendre un hochet. Elles essaient de se rappeler « quand il perd son nounours il le réclame », disons qu’il se manifeste, car il ne tend pas les bras vers lui, une puéricultrice se rappelle qu’il ne peut se saisir du petit hochet qu’elle lui a tendu.

Enguerrand a réagit aux différences crèche/maison, notamment par un comportement alimentaire différent. Cela s’est discuté, de manière un peu animée, mais sans que le contact avec la mère soit fragilisé. Enguerrand est un peu encore « dans sa bulle » mais semble avoir de bons moments d’éveil.

3) Anissa, elle est venue à 4 mois. Elle a beaucoup pleuré. Au début elle ne regardait pas la puéricultrice pendant la prise de son biberon, maintenant elle dit qu’elle a tenu son doigt. Elle dort par contre toujours peu à la crèche, mais elle fait de longues nuits. Sa semaine est un peu compliquée, plusieurs personnes se relaient pour l’amener ou venir la chercher. Sa grand-mère notamment la récupère en fin de journée et l’amène chez elle pour lui donner son repas et son bain avant la venue de la mère. Après discussions elle va la ramener directement à la maison de Anissa, de manière à réduire un peu les changements. Anissa apparaît assez attentive à son environnement, elle rend les hochets qu’on lui tend et les explore.

Ces trois bébés viennent d’arriver. À la réflexion il y a entre eux des différences de taille : Noé n’a pas encore « attéri », Enguerrand est encore dans le maintien d’une « bulle protectrice », Anissa commence des mouvements en direction de son environnement. Du point de vue des alliances on pourrait penser qu’il y a plus de point commun entre Noé et les personnes de l’équipe, il y a d’ailleurs beaucoup d’échanges entre eux, ces alliances, nécessaires se consolident quand on apprend le problème somatique du bébé. Pourtant, paradoxalement il y a peu d’échanges sur la différence entre crèche et maison, Noé est un peu trop décrit comme un bébé toujours souriant, n’est-ce pas pour lui un mode d’être avec les gens, qui lui permet de rester un peu en retrait des relations ? Pour les deux autres enfants ces échanges ont pu se produire et le bébé semble plus « rassemblé » et en liens à la crèche.

2. Difficultés à contenir les comportements agressifs

Dans une crèche un enfant cristallise sur lui tous les reproches, on pense même à l'exclure. Sur lui, sur sa famille, convergent toutes les critiques, insupportable il peut devenir le bouc émissaire, tel un paratonnerre il "ramasse" tout le négatif d'un groupe ou d'une équipe.

Il y a un divorce entre famille et crèche, un risque de rupture irréversible. Il s’agit pourtant d’un phénomène institutionnel, si l’enfant part, un autre prend peu après sa place. La raison principale, une difficulté pour l’équipe à reconnaître, contenir et transformer des souffrances chez l’enfant.

Frédéric, Michael et Jérémie ont tous été dans une crèche différente, par leurs comportements ils ont suscité des sentiments d'exclusion. Violents avec les autres enfants en les poussant, les mordant ou en lançant des projectiles, ils ont été difficilement contenus par les accueillants. La réprimande, la compréhension, la douceur, ils semblent inatteignables, ils répètent malgré eux ces agressions, gardant le personnel sur le "qui - vive". Les contacts avec les parents, plus particulièrement la mère, sont difficiles : "ça ne passe pas", il y a un défaut d'empathie à leur égard et ils sont l'objet de critiques acerbes : "sa mère ne s'occupe pas de lui, elle le laisse à la crèche quand elle ne travaille pas, il fait de longues journées, c'est le premier arrivée, le dernier parti, après le week-end c'est l'horreur etc". Un discours accusateur se développe contre eux, bien que s'appuyant sur des éléments de réalité, ces idées ne sont pas discutées avec le parents. En fait il y a souvent très peu de relations avec eux, l'évitement domine.

Jérémie est dans une crèche classique. Ses actes ne sont pas si violents, il mord cependant dès son arrivée à 15 mois à la crèche. C'est l'incompréhension de sa place à la crèche qui me paraît le plus significatif. Un petit frère est né, il a été en couveuse "entre la vie et la mort", "on aurait dit un rescapé de Buchenwald" me dit son père, la mère dit ne pouvoir le garder à la maison que si Jérémie, l'aîné, va à la crèche. La directrice a vécu comme un chantage cette demande d'une place et dès son arrivée il y a eu un accrochage avec le médecin à propos de ses soins. J'ai vu à ce moment les parents, ils étaient beaucoup préoccupés par le dernier-né, ils parlent de racisme pour l'hôpital (ils sont juifs), les relations avec la crèche ne se sont ensuite pas envenimées mais elles ont été évitées (ils déléguaient une tante pour venir chercher Jérémie).

Les agressions de Jérémie se sont seulement estompées quand l'équipe excédée s'est réuni et a parlé de ses observations. Il était devenu la "terreur" du groupe, aussitôt qu'une bêtise était faite les autres enfants disaient que c'était Jérémie et même les autres parents le désignaient ainsi. La directrice a pensé ne plus le garder, il est resté finalement un an en s'intégrant plus au groupe, ses parents l'ont enlevé ensuite pratiquement du jour au lendemain.

Jérémie a surtout été dans l'incompréhension de ce qu'il se passait, le peu de dialogue avec les parents et la difficulté de l'équipe par rapport à ses actes ont contribué à ce problème.

Pour les deux autres enfants, Frédéric et Michael, le même "étiquetage" et un comportement agressif. Frédéric a dû partir prématurément de la crèche, il faut dire que dans cette crèche, dans cette section, il y a de cela près de 20 ans, régulièrement un enfant était désigné comme "le cas" de la crèche alors que l'équipe n'arrivait pas à se réunir et à penser sa pratique.

Mickael a pu être contenu, dans une réunion de parent sa mère a exprimé sa difficulté, le personnel a aussi revu l'organisation de la salle de jeu. Dans ces deux exemples si l'enfant d'une certaine manière recherche la confrontation avec un autre car il est en difficulté de repères, les problèmes présents dans l'institution, dans le groupe de la salle de jeu, dans l'équipe du personnel n'ont fait qu'accentuer cette situation vulnérable.

Ces trois enfants ont eu des difficultés pour jouer, leur violence était une tentative maladroite pour établir une communication, elle a été différemment supportée et psychiquement contenue à un moment par l'équipe d'accueil. Cette violence est entrée en écho avec l'intolérance narcissique de quelques personnes de l'équipe, puis de l’ensemble de celle-ci. Les différences culturelles ne sont pas ici à l'origine de ce processus bien qu'elles puissent apparaître comme telles.

3. Difficultés de contenir des « situations limites »

L’aide à la parentalité, la fonction sociale de soin, voire de placement, que remplit de plus en plus les lieux d’accueil les confrontent à des situations difficiles à contenir.

Le père de Wassime, 5 mois, a besoin d’une place, il cherche du travail, il fait cette demande à la crèche en étant conseillé par la PMI. Est-ce qu’une place va être accordée à Wassime sur cette base ? Par ailleurs il dit que sa femme ne travaille pas mais qu’elle ne peut pas s’occuper du bébé, elle reste couchée au domicile. Contact pris avec la PMI, la mère de Wassime est connue comme très en souffrance (elle n’arriverait pas à s’occuper de son bébé, ceci en rapport avec l’histoire d’un bébé mort dont elle n’arriverait pas à faire le deuil ?). Aucune autre aide familiale n’est présente autour de ce bébé. Bref, Wassime vient à la crèche pour aider son père à trouver du travail, ou pour pallier une grave difficulté de sa mère pour assurer sa maternalité ? Il y a là une ambiguïté qui peut être la source de confusion et de dénis. Le contrat qui pourrait s’installer entre famille et crèche sur la base du travail du père risque de recouvrir un « pacte », le non-dit sur un bébé en difficulté, dont il sera ensuite difficile de s’extraire.

Le professionnel peut être pris dans une situation paradoxale. Le père réclame plus de place pour Wassime alors que sa mère qui devait se faire hospitaliser en psychiatrie refuse d’y aller. Aucun soin à domicile n’est envisagé. La crèche peut-elle simplement répondre à sa demande sans mettre en jeu la santé de Wassime ? Ce bébé est fuyant, il n’exprime pas ses émotions, ni aux moments des séparations ni à d’autres moments, il est décrit comme « bizarre » et lève très souvent le bras devant ses yeux comme pour se protéger. Il y a le risque d’un pacte autour de Wassime, si on n’envisage pas les difficultés sérieuses de sa mère et les risque de carence pour lui. Il y a un déni sur des souffrances qui ne sont pas reconnues. Le pacte procède par déni de la souffrance, il soude les partenaires entre eux en les empêchant ainsi de se différencier et de changer.

Le lieu d’accueil est venu en place de la famille, il est pris dans les même tourments et les mêmes difficultés à penser la souffrance (ainsi on entend « oh, mais cela va passer en grandissant, oh mais il y a son père », sans voir que le bébé souffre et ne reçoit pas d’aide). L’alternative semble être : ou rompre le pacte, et mettre encore plus en danger l’enfant, ou se satisfaire de ce statu quo mais rester impuissant devant l’état d’un enfant en détresse. Ce qui n’arrive plus à se penser dans la famille tend à mettre l’institution dans une impossibilité équivalente à penser les difficultés du bébé.

Il faut au contraire dépasser le pacte, construire de nouvelles alliances et établir un nouveau contrat (narcissique) avec le bébé. La crèche a transmis son inquiétude à la PMI, elle-même en rapport avec l’assistante sociale du secteur sur le quartier, pour les alerter sur une situation familiale désastreuse. Les parents ont finalement accepté une famille d’accueil pour Wassime, un mode plus adapté à la situation de ce bébé.

Quelques mois après nous apprenons que la mère a pu se faire soigner et qu’elle est maintenant plus apte à assurer son rôle, Wassime rentre à la maison et elle sollicite de nouveau la crèche, mais cette fois le contexte a changé.

Le lieu d’accueil ne peut pas fonctionner « en contrebande » comme un lieu de placement sans que cela ne devienne un risque pour l’enfant. Il peut bien sûr s’avérer très positif et salutaire quand par contre tout un dispositif inter-institutionnel est construit avec les parents. Cela suppose par contre tout un travail entre professionnels.

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